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ACTUEL 47 – Kim Jong-un, le Général et la Bombe…

Faut-il que l’actualité obscurcisse le ciel au point qu’on en oublie, dans l’art stratégique, la genèse de la dissuasion et les débats de haut vol qui s’ensuivirent au début des années 1960 ? A cette époque, le vilain canard nucléaire était français et s’appelait le Général de Gaulle. Il est vrai que les circonstances étaient tout autres et qu’en particulier nul traité ne venait brider puis interdire l’accès au nucléaire militaire des prétendants potentiels. La France affirmait alors sa volonté de s’insérer en tiers dans un jeu limité aux deux Grands, la Chine et la Grande-Bretagne s’inscrivant l’une et l’autre (au moins initialement pour la première) dans ce bipolarisme. Ne faisons donc pas d’anachronisme entre ce que fut la situation de la France gaullienne et celle du Nord-Coréen Kim Jong-un en 2017. Et pourtant….

Une logique bipolaire

Une guerre froide s’est effectivement suspendue en 1991 avec la dissolution de l’Union soviétique, une des deux superpuissances nucléaires de ce temps, que la compétition avec les Etats-Unis avait contrainte, au moins pour un temps et sur le plan économique, à abandonner la partie. Il ne pouvait d’ailleurs pas en être autrement à terme car, selon la formule de Raymond Aron, si la paix entre elles paraissait impossible, la guerre était tout autant improbable en raison même du caractère extravagant de l’arme atomique. En réalité, on en est toujours là, comme le montre la rivalité sino-américaine, car le tropisme du monde – idéologiquement au moins – tend à la dualité, aussi simpliste soit-elle, entre les « bons » et les « méchants », puis à l’alignement de la plupart d’entre eux derrière leurs champions.
Le propre des grandes puissances nucléaires, celles qui peuvent brandir l’argument massue de « destruction mutuelle assurée », est d’être obligées d’une part de ne pas gaspiller leur capital nucléaire dans des querelles subalternes au risque de donner une prime à l’adversaire, d’autre part de déporter leurs rivalités, voire leurs antagonismes, sur d’autres terrains – géographiques, idéologiques ou économiques. Il y a de ce fait une forme de dissuasion par une neutralisation réciproque au niveau des superpuissances qui a assuré sinon la paix du moins le maintien d’un statu quo mondial, une sorte d’équilibre par la rationalité des enjeux, artificiel mais finalement solide. Cette logique a valu pendant quarante ans entre l’Union soviétique et les Etats-Unis malgré l’accumulation par les deux Supergrands, au plus fort des années 1980, de dizaines de milliers d’armes nucléaires, alors que les deux protagonistes menaçaient de poursuivre cette course presque sans limites jusqu’à la « guerre des étoiles ». Elle vaut toujours d’une certaine manière pour ces deux « empires nucléaires », même si les enjeux mondiaux se sont considérablement dégonflés et si la Russie d’aujourd’hui s’est replacée, par la force des choses, sur des stratégies plus régionales et conventionnelles. Elle vaut aussi dans la compétition qui prévaut désormais entre les deux géants économiques qu’est depuis peu la Chine et que demeurent les Etats-Unis. Sans disposer d’un arsenal nucléaire aussi considérable que les anciens belligérants de la guerre froide, la Chine détient suffisamment d’armes et de vecteurs pour « saturer » le terrain nucléaire et déclencher à son profit la logique de la dissuasion par la neutralisation réciproque. Par ailleurs, là où l’inefficacité économique de l’Union soviétique a contraint celle-ci à l’abandon, la République populaire de Chine a su, avec un pragmatisme et un sens stratégique redoutables, devenir le challenger des Américains en même temps qu’une superpuissance économique incontournable. Assurée de cette double garantie, nucléaire et économique, la Chine peut maintenant faire valoir avec force ses droits à la puissance globale face à des compétiteurs – essentiellement américains – dans un climat feutré et des sous-entendus conflictuels qui sont des formes dégradées et latentes de guerre froide.
Ces considérations sur le jeu à somme théoriquement nulle entre les grandes puissances nucléaires ne tiennent pas compte des perturbations du système qui pourraient émaner de puissances secondaires qui, par l’accès au nucléaire militaire, chercheraient à remettre en question ces équilibres bilatéraux. Il se trouve que la rivalité de puissance entre les Grands a tendance à partager le monde en deux camps. C’était flagrant du temps de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest qui représentaient – en gros – l’un le monde communiste totalitaire, l’autre celui des démocraties libérales, le Tiers monde jouant alors le fléau de la balance. C’est peut-être moins vrai aujourd’hui pour ceux qui aspirent à un multilatéralisme encore très hypothétique, mais où tend à se cristalliser dans le même temps et par la force des choses une confrontation au sommet entre la Chine et les Etats-Unis ; notamment lorsque les initiatives chinoises – BRICS, OCS, OBOR et autres – visent manifestement à constituer un monde continental asiatique distinct du camp occidental océanique. Il faut le répéter, le partage du monde est un tropisme éternel et, dans ce domaine, les effets de taille jouent pleinement pour exaspérer les rivalités des Grands et entraîner un bipolarisme de fait qui apparaît comme un mécanisme inéluctable.

La dissuasion du faible

Le Général de Gaulle avait fort justement dénoncé cette prise en otage du reste du monde par les deux superpuissances nucléaires et le risque qu’elle faisait planer d’un conflit planétaire aux conséquences désastreuses ; il en avait tiré la conclusion que seule la détention de l’arme suprême qui permettait aux superpuissances d’enchaîner les autres nations à leurs querelles pouvait rendre à son détenteur un espace de liberté et empêcher les superpuissances de jouer avec le feu nucléaire. Il inventait en quelque sorte une véritable dissuasion là où les deux Supergrands s’enfermaient dans une neutralisation armée.
Le concept de dissuasion français, dit du faible au fort, poursuivait plusieurs buts ; le premier est celui du perturbateur qui vient jouer dans la cour des grands et dérange la tranquillité de leurs équilibres duaux ; le deuxième est celui d’un acteur qui se dégage de l’emprise des « camps », retrouve un espace stratégique propre et sa liberté d’action ; le troisième, enfin et paradoxalement, est de réduire l’arme nucléaire à une « fonction », voire à un discours, et de revaloriser d’autant toutes les formes d’action périphériques, en fait le jeu politique international. Mais cette théorie ne vaut que dans les circonstances qui l’ont fait naître et, s’agissant de la France, n’a guère de sens lorsque celles-ci n’ont plus cours. Cette liberté stratégique revendiquée par le Général a eu pour conséquence logique la sortie de la France de l’organisation militaire de l’OTAN ; le rôle de trublion – ou plus élégamment de puissance indépendante – n’est pas compatible avec l’appartenance à un camp. Le retour en 2008 dans le mécanisme militaire de l’OTAN a signifié clairement que cette posture stratégique initiale était devenue archaïque aux yeux des responsables politiques ; en revanche, personne jusqu’à présent ne s’est prononcé pour une révision (ou un abandon) de notre concept de dissuasion. On pourrait (devrait ?) pourtant se poser la question de sa pertinence, les conditions politico-stratégiques de son élaboration étant manifestement caduques ; et l’argument brandi à tous propos de « l’assurance tout-risque » n’ayant jamais eu aucune valeur dans la dialectique implacable du raisonnement stratégique.
Pour revenir à l’essence même du raisonnement déclenché par le « fait nucléaire », ce qu’avait compris d’emblée le Général de Gaulle quant à sa nature et à sa portée, c’est que l’arme nucléaire était exclusivement un instrument stratégique qui se situait au niveau « mondial ». Le feu nucléaire, par ses effets hors de toutes normes classiques, mais surtout par son impact politique et psychologique, sort du cadre tactique local ou régional et donne à tout conflit qui pourrait l’inclure une dimension planétaire. Ce qui explique que, pour la plupart des puissances nucléaires, les ANT (Armes Nucléaires Tactiques), dites aussi « armes d’emploi », aient été successivement reléguées parce que, susceptibles d’abaisser le seuil nucléaire, elles ont été jugées peu maîtrisables, donc inutiles voire dangereuses.
Dans ces conditions, l’accès au nucléaire militaire n’a de sens que pour deux types de nations : celles qui aspirent à jouer dans la cour des grands, ce qui peut être le cas de l’Inde ; celles qui se trouvent en situation de peser sur le système mondial, comme le firent la France et, plus tard, Israël. Hormis le Pakistan qui, outre son antagonisme avec son voisin indien, n’a d’autre justification que de faire des émules à son image – une sorte de terrorisme nucléaire -, tous les autres pays qui pouvaient prétendre à la puissance nucléaire y ont renoncé – le dernier étant l’Iran -, pas seulement pour des raisons techniques ou financières, mais pour la raison stratégique qui a été énoncée ci-dessus, à savoir la capacité ou non d’interférer dans le jeu mondial.

L’équation nord-coréenne

Le cas de la Corée du Nord est particulier et, toutes choses égales par ailleurs, se rapproche singulièrement du cas français des années 1960, en tout cas dans son comportement de « perturbateur ». Dans la réalité, la Corée du Nord est un pays modeste qui représente peu de choses à l’aune du monde moderne, eu égard en particulier à sa population (23 millions d’habitants), sa superficie et son poids économique. C’est en outre un OVNI politique hérité du premier conflit périphérique de la guerre froide (1950-1953), le produit le plus emblématique du partage du monde entre les communistes du nord et les capitalistes du sud de la péninsule dite du « matin calme ».
La dynamique de la « normalisation » du monde aurait voulu que la Corée du Nord suive les traces de la République Démocratique allemande (RDA) qui, sous la triple pression économique, idéologique et politique, a rendu les armes pour se jeter dans les bras de sa sœur occidentale, la République Fédérale allemande (RFA). Mais il se trouve que l’environnement géostratégique de l’Asie du nord-est de 2017 est très différent de celui de l’Europe de la fin des années 1980 ; et que l’histoire coréenne diffère sensiblement de celle des deux Allemagnes.
Notamment par sa gouvernance. La dynastie des Kim a instauré non seulement un régime communiste stricto sensu fermé à toute évolution politique mais aussi un Etat-tampon avec son voisin méridional et un Etat-flambeau (le dernier ?) contre l’impérialisme (américain pour l’essentiel) ; son équation politico-stratégique est aussi rigide que complexe. Elle s’est affirmée depuis l’armistice de 1953 dans une impasse dont elle ne pourrait sortir qu’à son détriment, voire à sa disparition. C’est pourquoi la décision – cohérente sinon rationnelle – de se doter d’armes nucléaires fait partie du « projet » nord-coréen de survie et qu’il apparaît qu’aucune menace, de quelque ordre qu’elle soit, n’empêcherait l’actuel potentat de Pyongyang de le conduire à son terme : disposer des capacités balistiques et nucléaires de dissuasion, donc de riposte à n’importe quel type d’agression.
Cette situation de grande brutalité stratégique n’a pas, à cet égard, de points communs avec celle de la France des années 1960. En revanche, sur le plan géopolitique et diplomatique, il en va autrement. Dans sa grande détermination, Kim Jong-un joue entre la Chine et les Etats-Unis un rôle perturbateur similaire à celui que préempta le Général de Gaulle entre les deux Supergrands : il s’inscrit en coin dans cette bipolarisation montante et, à la limite, la rend peu praticable. Dire qu’il rend ainsi service à la paix mondiale serait paradoxal et exagéré, mais il trouble le jeu des deux nouveaux Grands en les obligeant à tenir le plus grand compte de la petite Corée ; et cela, semble-t-il (au moins pour les Américains), n’était pas prévu par les protagonistes dans leurs stratégies respectives. Sur ce plan-là au moins, Kim le jeune a gagné son pari en attirant l’attention mondiale et en mettant pour l’instant en échec le voisin chinois comme l’ennemi américain.
Après avoir réussi six essais nucléaires et démontré (le 29 novembre 2017) sa capacité balistique intercontinentale, que peut craindre ou attendre le dirigeant nord-coréen ? Il peut craindre des représailles massives ou des sanctions. S’agissant des sanctions, il y est habitué et parvient visiblement, avec le concours de quelques complices régionaux, à les contourner ; il n’en a cure. S’agissant des représailles, donc d’une action militaire américaine qui aurait pour objet de détruire « en même temps » les sites nucléaires et les bases balistiques, elles paraissent totalement surréalistes et, pratiquement, impossibles ; en outre, la Chine ne pourrait pas tolérer un tel bouleversement dans son voisinage immédiat, géographique et idéologique. Dire que Kim Jong-un joue sur du velours serait sans doute excessif, mais il n’empêche qu’il a pris de gros poissons dans ses filets : l’Amérique de Trump a trop atermoyé sans voir ni croire à la détermination nord-coréenne, à moins qu’elle n’ait perdu la main dans la région ; la Chine a laissé faire, il suffisait d’aller à Dondang à la frontière du Yalu pour s’en rendre compte.

La nécessaire négociation

Ce que Kim peut attendre et auquel il parviendra probablement le moment venu, avec l’aide diplomatique indispensable du Parti communiste chinois : non seulement la survie de la Corée du Nord, mais à des conditions qui lui seront favorables et, au-delà, une remise à plat générale de la géopolitique régionale, c’est-à-dire de la place des Etats-Unis dans l’Asie du nord-est. La Chine de Xi Jinping, malgré ses marques apparentes d’embarras, a tout intérêt à voir la situation se détériorer et à laisser les Américains se faire piéger ; la lassitude de ceux-ci les conduira à alléger leur présence dans la mer de Chine et à desserrer, à moindres frais pour les Chinois, l’étau dont ils se disent victimes. Il paraît évident que Kim ne veut pas de solution économique qui se ferait mécaniquement à son désavantage, en raison de la puissance dans ce domaine de la Corée du Sud et du poids considérable du Japon. Il veut un aggiornamento politique à l’image de ce que les Chinois ont réussi pour leur propre pays, une sorte de modèle autonome, mis à l’abri de toute influence extérieure mais bénéficiant des seuls bienfaits de la mondialisation ; toutes choses égales par ailleurs, ce que le Président chinois raconte à longueur de discours depuis cinq ans !
Pour reprendre l’essentiel des arguments du dossier nord-coréen, il semble bien que le temps des négociations soit venu, mais des négociations dont le champ ne devrait pas être restreint à la difficile équation nord-coréenne mais élargi à la région Asie du nord-est, manière d’intégrer Kim dans un ensemble régional, de prendre au sérieux ses revendications et, ultime précaution en pays asiatique, de ne surtout pas lui faire perdre la face.

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Dans sa rationalité, la dynastie Kim a poussé la logique gaullienne à ses limites ; non seulement elle refuse en paroles et en actes de se laisser soumettre à la loi des deux Grands mais elle s’impose dans leur jeu, par la menace du feu nucléaire, pour assurer sa survie et, au-delà, pour redistribuer des cartes qui concernent à l’évidence l’Asie du nord-est, la zone Pacifique et donc le monde. Elle démontre ainsi, s’il en était encore besoin, l’enjeu mondial que représente l’arme nucléaire et, dans ce jeu de la dissuasion, le rôle décisif que peut y tenir un perturbateur aussi modeste soit-il.

Eric de La Maisonneuve