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	<title>Société de Stratégie &#187; Lettre ACTUEL</title>
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	<description>« Un réseau et une démarche pour comprendre le monde »</description>
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		<title>ACTUEL 78 – Le dilemme du couple soldat-politique</title>
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		<pubDate>Wed, 21 Jan 2026 10:48:18 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Depuis la guerre d’Algérie, ses dérives psychologiques et les péripéties du putsch des généraux en avril 1961, l’obsession du pouvoir politique, toutes tendances confondues, a été de dépolitiser l’armée et de la cantonner dans ses seules fonctions techniques et opérationnelles. La guerre froide – démilitarisée de fait – se prêtait parfaitement à cette marginalisation. Après [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Depuis la guerre d’Algérie, ses dérives psychologiques et les péripéties du putsch des généraux en avril 1961, l’obsession du pouvoir politique, toutes tendances confondues, a été de dépolitiser l’armée et de la cantonner dans ses seules fonctions techniques et opérationnelles. La guerre froide – démilitarisée de fait – se prêtait parfaitement à cette marginalisation. Après la chute du Mur de Berlin, la suppression de deux composantes nucléaires terrestres, Hadès en 1992 et Albion en 1996, la suspension du service national en 1996 et enfin la « curialisation » généralisée du corps des officiers généraux après la guerre du Golfe en 1991 ont concouru avec une remarquable efficacité à accentuer ce cantonnement de l’armée. Aucun lien réel – sinon dégradé comme le budget annuel &#8211; n’était maintenu entre la Nation et son Armée, ni l’inclusion dans le continuum de la dissuasion pour l’armée de Terre, ni la participation majeure des citoyens dans l’organisation militaire. Réduite à elle-même et à sa sphère technico-opérationnelle, l’Armée était et reste « étrangère » sinon à la Nation du moins à la société dont les préoccupations et les tendances foncières se sont sensiblement éloignées des « valeurs » militaires.</p>
<p><span id="more-6683"></span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le « cantonnement » du militaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est ainsi qu’a été mise en veilleuse la relation consubstantielle entre le Soldat et le Politique, contestant de ce fait l’interdépendance politico-militaire pourtant soulignée par tous les grands théoriciens de la stratégie depuis SunZi jusqu’à Clausewitz en passant par Machiavel, sans compter nos gloires nationales comme Hubert Lyautey et Charles de Gaulle. Nier cette relation qui se situe nécessairement au niveau stratégique, point de rencontre du pouvoir politique et de son bras armé – et non d’une prothèse -, c’est refuser toute dimension politique au métier de soldat et le soumettre dans un rôle de mercenaire, au lieu de le subordonner à l’égal des autres forces contributrices de l’Etat, qu’elles soient d’ordre technique, économique ou financier. Dissocier ainsi la survie de la Nation entre une Sécurité qui serait assurée par les seuls organes civils du pouvoir et une Défense qui serait confiée à un corps militaire spécialisé fait courir le risque, comme notre histoire l’a prouvé à plusieurs reprises, de mettre « la patrie en danger ». Si la charge du Soldat est technique dans sa réalité, son essence même est d’ordre politique et sa conception relève du domaine stratégique. Le nier relève à la fois d’une profonde méconnaissance de notre histoire et d’une totale ignorance stratégique.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dernières décennies ont à la fois révélé et aggravé le phénomène de dénaturation de la « chose militaire » après la fin de la guerre froide. La bascule géopolitique et le sommeil stratégique qui s’ensuivit dans les années 1990-2000 ont aggravé une situation déjà délétère, réduisant à presque rien une réflexion stratégique dépourvue de matière et figeant un peu plus une doctrine devenue obsolète. Les uns – politiques – se réfugiaient dans un déni géopolitique et sécuritaire, les autres – militaires – se confortaient dans un prudent attentisme en s’employant à sauver l’essentiel d’un appareil échantillonnaire et de savoir-faire opérationnels. Paradoxalement, le résultat de trente ans de désintérêt stratégique était que l’armée – neutralisée &#8211; était devenue en quelque sorte « inoffensive ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La métamorphose de la violence</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le même temps et sans qu’on y prêtât une attention suffisante, la violence se métamorphosait d’un état visible et solide à un état informe et gazeux, un peu effrayant et qui ne donnait à personne l’attrait de s’y impliquer ; cette transformation insidieuse devait réveiller ce qu’on appelait jadis « la guerre » et la faire sortir de son lit. Cette tentation de « guerre globale » est vieille comme les sociétés où la violence quelle qu’elle fut, a toujours été manipulée par les opposants et les agresseurs. Seulement, grâce à la supériorité de l’armée permanente et à son monopole de la force armée, personne n’était encore parvenu à la contourner et à la tenir en échec. Nous avons changé de monde ; les moyens et méthodes dont disposent les adversaires sont désormais d’une autre nature et échappent (pour l’instant) à la boîte à outils d’une armée classique. Il s’agit évidemment, non pas du seul terrorisme <em>low cost</em>, mais d’une adversité développée dans la totalité du spectre technique, en particulier en exploitant la <em>révolution numérique</em> et tout ce qui découle des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Ce domaine de la technologie étendant aujourd’hui son emprise sur la totalité des activités humaines, l’utiliser pour « faire la guerre » revient non pas à opter pour une « guerre hybride » &#8211; qui ne serait qu’un mélange de guerre classique et de lutte d’influence où l’on pourrait rationnellement répartir les rôles et séparer les taches &#8211; mais bien une guerre « globale » affectant la société tout entière, dans toutes ses activités et à travers tous ses centres nerveux. La guerre militaire a été surclassée par la guerre numérique, thèse récemment soutenue par Giorgiano da Empoli, l’auteur des <em>Ingénieurs du chaos</em>, dont elle n’est désormais qu’un aspect, certes redoutable mais partiel voire secondaire. Comme l’explicite la doctrine Guerassimov, du nom de l’inamovible chef d’état-major russe, la guerre militaire, aussi spectaculaire et dramatique soit-elle, n’est plus décisive : le vrai combat se passe ailleurs, sur Internet, les réseaux sociaux, les flottes et drones fantômes, les câbles sous-marins, les satellites de communication, les <em>fake news</em> politiques, les cyber-attaques, etc. La liste n’est pas exhaustive et s’allonge chaque jour. Et il sera problématique de faire rentrer ce diable polymorphe dans sa boîte !</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ces conditions proprement révolutionnaires d’un point de vue polémologique, il n’est pas très surprenant que la réflexion stratégique soit en panne ; les circonstances troubles et incertaines ne sont pas engageantes d’autant qu’elles perturbent et désorientent ce que l’on doit attendre (et exiger) du pouvoir politique, à savoir une vision du monde et un cap à tenir dans la tempête. Il y a en effet un lien déterminant entre l’orientation politique et l’analyse stratégique ; si celle-là reste floue voire versatile, celle-ci n’a pas de prise sur les circonstances et se réduit à un commentaire de l’actualité. C’est ce à quoi nous assistons quotidiennement. Chaque fois dans notre histoire qu’il y eut discordance entre le pouvoir politique et le haut commandement, il faut en chercher la cause à la fois dans l’inconstance du premier et la rigidité du second. Juin 1940 en est une illustration flagrante où la France ne survécut que par la concentration des deux entités sur la seule tête du Général de Gaulle. La rébellion des généraux d’Alger en avril 1961 résume assez bien cette distorsion à partir du moment où un nouveau pouvoir politique instauré en pleine guerre d’Algérie approuve (discours de Mostaganem en 1958) puis modifie radicalement (l’Algérie indépendante de 1961) les buts de guerre et donc les raisons de l’engagement militaire. En revanche, l’analyse de la guerre froide et l’ambition affichée en 1960 pour la France d’y prendre une place singulière permettent et entraînent une conception stratégique originale et cohérente, celle de la dissuasion « du faible au fort » à laquelle peuvent adhérer logiquement les militaires, placés ainsi au cœur du sujet mais dans une légitime subordination au politique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le « bras armé » du pouvoir politique</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l’a dit, les circonstances ont changé, le monde est entré dans une époque de rupture sans doute aussi profonde que celle qui donna naissance aux <em>Temps modernes</em> au XVI<sup>e</sup> siècle, et la guerre est sortie de son lit pour se répandre sur toute la largeur du spectre. Dans ces conditions, la pensée stratégique ne peut que se borner à échafauder des hypothèses, ce que nos praticiens appellent malencontreusement des scénarios. La seule alternative à cette déshérence serait que le pouvoir politique, pourtant englué dans des efforts désespérés pour sa propre survie, s’élève au-dessus de la mêlée et cherche à redéfinir l’essentiel de sa raison d’être, à savoir quelle doit être -quelle peut être &#8211; la place de la France dans ce nouvel âge de l’humanité. Il ne peut le faire seul, prisonnier qu’il est à la fois des idées reçues (son idéologie), des groupes de pression environnants et du temps court qui lui est imparti. De nos jours et dans l’état de complexité dans lequel se trouvent nos sociétés, un forum élargi aux diverses disciplines de la connaissance et de l’action serait nécessaire pour éclairer et orienter la vision collective. Au sommet de cet organisme, qui pourrait prendre la forme d’un <em>Conseil National de Sécurité</em>, j’y vois un quatuor majeur formé du militaire, du diplomate, de l’économiste et du sociologue représentant chacun le stratège, le géopoliticien, le technicien et « l’humaniste », c’est-à-dire les divers pôles d’analyse dont la cohérence peut ouvrir au politique les voies et perspectives d’un axe central.</p>
<p style="text-align: justify;">La responsabilité suprême du pouvoir politique est donc de s’engager sur une voie, de la faire légitimer par la Nation d’une façon ou d’une autre, puis de constituer une architecture dans laquelle les diverses parties civiles et militaires auront le soin de tirer l’essentiel et de proposer des hypothèses pour l’action. Tel est l’ordre logique des choses et le nécessaire « mélange des genres » auquel on se refuse pour des raisons de prérogatives irréalistes. Dans cet esprit, décider de doubler le seul budget de la Défense en cinq ans sans renouvellement du concept et de la doctrine, sans plan ni intégration des forces adaptés au contexte, relève de la précipitation et d’un court termisme par nature dépassé par les événements. Pour revenir à la question initiale, le couple du politique et du soldat n’existe, comme tous les couples, que par sa « communauté » et par les preuves qu’il donne de sa viabilité voire de son efficacité. Or celle-ci exige aujourd’hui, pour être tangible, non seulement d’éviter un face à face caricatural et réducteur mais d’engager une véritable mixité. Car la Défense « en soi » n’a plus de réalité. Comme nous l’avons évoqué plus haut, sans se dissoudre dans le spectre large de la nouvelle adversité, elle doit se subordonner aux exigences de la Sécurité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un système de Sécurité intégré</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est donc dans ce concept élargi de Sécurité qu’il faut intégrer la Défense et ceux qui la servent. A quoi servirait un outil militaire auquel « il ne manquerait pas un bouton de guêtres », comme en 1870, s’il n’était étroitement coordonné aux mesures de sécurité qui s’imposent face à la multitude des attaques dont le pays est l’objet ? Dès les années 1990, il eut été souhaitable qu’on s’emparât en haut lieu du concept de crise pour en dérouler la logique sécuritaire au lieu de le mépriser d’un revers de main ; on aurait alors anticipé, voire empêché, que se développe pratiquement sans obstacle cette ambiance de guerre globale dans laquelle nous pataugeons aujourd’hui sans savoir comment s’en dépêtrer ni par quel bout tenter de s’y opposer. Avoir maintenu, comme on l’a fait sciemment, la distinction formelle entre paix et guerre entraînait naturellement deux conséquences également problématiques : la réduction des Armées à un outil symbolique strictement cantonné dans sa fonction opérationnelle, sorte de Ligne Maginot miniature ; l’éloignement de celles-ci, sauf cas très particuliers, de la fonction sécuritaire, pourtant essentielle voire vitale en situation de guerre hybride. On s’apprêtait donc, non seulement à n’être plus capable d’assurer la Défense militaire du pays (ou de ses approches) mais surtout à laisser contourner la dissuasion et livrer ainsi le pays aux méfaits d’insécurités multiples et installées.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">C’est donc à un véritable changement de mentalité qu’il faudrait procéder, d’une part pour réintégrer la Défense dans la Sécurité, d’autre part pour sortir les militaires d’une conception trop étroite de leur métier et de leur fonction dans la politique nationale. Il faut qu’ils se rendent compte que la guerre nouvelle, telle qu’elle se déroule de nos jours dans tous les domaines, risque de se passer sans eux, toujours obsédés par une vision surréaliste du Désert des Tartares. La guerre qui s’annonce dans sa diversité ne peut qu’affaiblir encore un pouvoir politique aux abois. En rétablir le concept dans toute sa dimension désormais inévitable rétablirait la fonction militaire à hauteur de sa mission nationale et, par-là, renforcerait les fondements et la crédibilité du pouvoir politique. Outre l’équilibre des pouvoirs en démocratie se trouve la complémentarité des fonctions au centre du système politique. C’est la seule manière de pouvoir « gagner la guerre avant la guerre », selon l’heureuse formule d’un précédent chef d’état-major des Armées.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 77 – La fin des illusions ?</title>
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		<pubDate>Mon, 15 Sep 2025 11:33:13 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Les générations du XXe siècle ont été enrôlées pour servir les illusions propagées par les totalitarismes des deux bords, conçus peut-être pour la grandeur et le bonheur des peuples mais conduits rapidement vers la misère et la dévastation de l’humanité. Ces générations ont payé très cher leur naïveté, leur aveuglement et leur soumission. L’histoire est-elle [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Les générations du XX<sup>e</sup> siècle ont été enrôlées pour servir les illusions propagées par les totalitarismes des deux bords, conçus peut-être pour la grandeur et le bonheur des peuples mais conduits rapidement vers la misère et la dévastation de l’humanité. Ces générations ont payé très cher leur naïveté, leur aveuglement et leur soumission. L’histoire est-elle condamnée à se répéter, non comme une « farce » selon Marx mais comme une perpétuelle tragédie ?</p>
<p><span id="more-6673"></span></p>
<p style="text-align: justify;">En cet été 2025, il semble bien que nous ne soyons pas au bout des multiples surprises que nous dispensent, l’une après l’autre et en mode crescendo, ces nouveaux temps stratégiques. Finiront-elles par avoir raison – c’est le mot qui convient – des illusions que nous entretenons sur ce monde depuis plus de trente ans ? La « <em>draperie des illusions</em> », comme le disait Lévinas, est le rideau de théâtre qui masque mal la scène où des acteurs médiocres surjouent la pièce de nos abandons. Sans chercher à remonter aux calendes grecques, le monde d’avant s’était construit sur des réalités, celles – géopolitiques &#8211; qui découlaient de l’accord de Yalta et du partage des dépouilles, celles &#8211; idéologiques &#8211; qui confrontaient deux systèmes de pensée et d’organisation socio-politique antagonistes et, donc, incompatibles. C’était tranché, clair et net, et cela devait s’inscrire dans la durée.</p>
<p style="text-align: justify;">La fin « surprise » de cette guerre froide, si peu anticipée et si mal interprétée, n’a fait qu’entraîner une série de lectures du monde, toutes biaisées et erronées, dont les discordances ont alimenté en continu le spectre d’une « crise », dans lequel s’inscrit une énième <em>métamorphose de la violence</em>. Pour entrevoir le mécanisme de celle-ci, aussi bien que pour mesurer son étendue, un inventaire paraît nécessaire qu’on ne trouve qu’à peine ébauché par les observateurs avertis du phénomène. Il faut dire, à leur décharge, que, dans le monde tel qu’il est, la liste des utopies, mensonges, farces et attrapes dont nous sommes abreuvés est longue comme une nuit de cet hiver stratégique dans lequel nous sommes comme anesthésiés.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La « fausse sortie » de la guerre</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La première illusion que Poutine et quelques autres du même acabit viennent de jeter aux oubliettes est celle de la « sortie de la guerre » et de la fin de l’Histoire. On nous a tant rebattu les oreilles d’un monde où le « doux commerce » et les « droits humains » devaient pacifier nos mœurs que beaucoup ont fini par y croire, parmi nos dirigeants hélas et pour une partie de la jeunesse d’alors, héritière de Mai 68 et enchantée d’un avenir jugé si prometteur. C’est pourquoi nous avons abandonné toute réflexion stratégique, gelant notre doctrine de défense sur un concept de dissuasion devenu inapproprié et évitant de l’envisager en termes de sécurité à l’échelle européenne. Pour avoir rêvé d’un monde utopique et bienfaisant, nous sommes rattrapés par la réalité complexe de menaces diffuses auxquelles notre impéritie nous empêche de faire face. Le concept de dissuasion nucléaire auquel on se raccroche comme à une branche ultime a été mis à mal à plusieurs reprises par nos dirigeants : l’abandon de deux composantes, Albion et Hadès, ont d’abord fragilisé l’édifice ; c’est ainsi qu’en supprimant l’armement préstratégique de l’armée de Terre, celle-ci a été désaccouplée de la dissuasion, dissociée de sa mission première de défense du territoire et entraînée dans des aventures extérieures malencontreuses ; la « suspension » de la conscription a, de fait, rompu l’alliance décisive entre le peuple et l’exercice de la défense. Ce que le Général de Gaulle avait construit avec tant de détermination – restaurer la stature mondiale et assumer le siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations unies par l’accession à la puissance nucléaire – se révélait être à la merci d’ajustements tactiques et de calculs politiques : la dissuasion française était une illusion, pourtant soigneusement entretenue par les tenants du dogme et dissimulée par les « récitants » stratégiques.</p>
<p style="text-align: justify;">La réalité est plus prosaïque : les superpuissances nucléaires, par toute une série d’accords portant sur les armements, ont fixé le seuil nucléaire à un niveau tel qu’ils demeuraient libres d’agir dans les autres champs conflictuels, rendant ainsi inopérantes les puissances de second rang, incapables – ou refusant – de les suivre dans toute la largeur du spectre, là où s’exerce impunément la diversité des rapports de forces. Nous avons bâti notre défense sur des circonstances reconnues mais nous l’avons entretenue sur une fable. Le retour aux réalités est douloureux, il va exiger une révision doctrinale profonde et, pour ce faire, la relance d’une « pensée stratégique » à l’abandon. Nous rendre aux évidences devrait nous inciter à retrouver la voie d’une « stratégie globale », où tous les paramètres actuellement en tension seraient pris en compte et combinés, en évitant de mettre « tous les œufs dans le même panier ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les dérives de l’Etat-providence</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non moins préoccupante dans la liste de nos illusions, encore que placée à l’autre bout du spectre, la prodigalité de l’Etat, entraîné à une redistribution de richesses supérieure à leur production dans le pays – de l’ordre de 5% du PIB – conduit à la faillite programmée des finances publiques. Le courant politique de la « social-démocratie » est au cœur de cette dérive car, par sa modération apparente et l’attrait qui en résulte, il a facilité la confusion entre les vessies et les lanternes. Propagateur d’une vision de l’homme largement empruntée aux idées rousseauistes (Jean-Jacques) et défenseur d’une conception sociale fondée sur la généralisation de la classe moyenne, il a accédé au pouvoir politique et appliqué son programme au nom des grands principes républicains, l’égalité en premier ressort. Ce nivellement s’est fait naturellement par le bas, par la dégradation de l’enseignement, par la désaffection pour les « valeurs », le mérite, l’effort, le respect, la morale civique. En application de ces principes démagogiques, l’équilibre de l’édifice philosophique et social sur lequel s’étaient construites nos sociétés européennes a été déstabilisé, des failles se sont révélées dans lesquelles se sont introduits les multiples et dangereux prédateurs de notre temps. Les « déconstructeurs » sont à l’œuvre depuis au moins cinquante ans et ont fait « table rase » de tout ce qui ressemblait à un « ordre » raisonnable et humaniste ; il en résulte un champ de ruines socio-politique au milieu d’un désert industriel. Après les « trente glorieuses » de la reconstruction, nous nous sommes offert les « trente piteuses » de la déconstruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> Le fiasco européen</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans un élan raisonnable et savamment calculé, les pays européens de l’après-guerre ont fait « marché commun », en se gardant bien d’aller trop loin dans leur unité, notamment politique, en raison d’un lourd passif historique. Le résultat fut longtemps remarquable, jusqu’au moment où les données initiales ont commencé de changer : la sécurité d’abord, garantie par l’Alliance atlantique et assurée par le bouclier américain ; l’abondance des matières premières et des sources d’énergie ensuite ; la concurrence enfin, libre mais respectueuse des règles communes. Les pays de l’Union ont colmaté les brèches avec des expédients à mesure des événements mais lorsque le lâchage américain et l’adversité russe se sont révélés, cette Europe-là s’est trouvée impuissante. Croyant sauver le confort de leur vassalité, les Européens sont allés à trois reprises faire allégeance au « maître » américain : lors du sommet du NATO en promettant de doubler leur effort de défense, lors d’une « partie de golf » écossaise en se soumettant à des « tarifs » de 15%, lors d’une réunion des tributaires à Washington pour tenter de sauver l’Ukraine. Quelle déchéance et quelle honte pour cette Europe si fière de sa réussite économique et de ses valeurs démocratiques ! Prise dans l’étau des néo-empires, incapable par méfiances réciproques de s’entendre sur l’essentiel, minée par ses « cinquièmes colonnes », l’Europe est l’ombre crépusculaire de ce qu’elle a cru être, une trahison des promesses des Pères fondateurs. Dans cette descente aux enfers, prenons garde à ne pas ranimer les querelles millénaires, notamment celle qui, depuis les origines, a vu s’affronter deux conceptions divergentes, celle du « royaume franc » opposé à « l’empire germanique ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> L’illusion universaliste</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La mondialisation des années 2000 nous a au moins appris une chose, c’est que l’humanité est diverse et que, malgré les courants consuméristes porteurs de nivellement, elle le restera culturellement et idéologiquement. Le courant mondialiste a, en effet, réveillé les singularités culturelles et entraîné partout de fortes réactions nationalistes, celles en particulier de pays malmenés par l’Histoire et qui, par esprit de vengeance, s’emploient à saper l’ordre existant sans rien proposer de nouveau et de bien convaincant. Le bilan provisoire de ces discordances se traduit par un multi-latéralisme brouillon où chaque « puissance » cherche et parvient &#8211; comme la Chine avec l’OCS &#8211; à fédérer les Etats en butte à l’ordre international sous couvert d’un anti-occidentalisme dirigé d’abord contre les Etats-Unis et, globalement, contre la plupart des Etats qui ont été et sont encore suspects d’impérialisme et de colonialisme : une lecture rétrograde de l’Histoire qui occulte toute vision moderne du monde et empêche tout effort de prospective commune. La réalité est que chaque camp se croit porté par l’universalisme de ses valeurs pour peu qu’il en ait et qu’à ce titre ces divers mondes paraissent inconciliables. Pour notre part, nous sommes bien obligés de reconnaître la permanence du vieil adage : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ; et le prosélytisme militant dont nous avons trop souvent et trop longtemps fait part à l’égard des « autres » devrait modérer les ardeurs. Contentons-nous de défendre les valeurs auxquelles nous croyons et qui nous constituent, en bref soyons « exemplaires » et, peut-être, serons-nous considérés avec plus de respect.</p>
<p style="text-align: center;"><strong> *</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait poursuivre cette liste des « belles idées » qui ont nourri nos illusions au tournant du XXI<sup>e</sup> siècle ; la plupart sont toujours à l’œuvre et nous empêchent de remettre les pieds sur terre. Nous pourrions, comme certains le préconisent, nous indigner ou même nous révolter ; ce serait aussi stérile que ruineux. Il nous faut plus simplement sortir de la léthargie, du rêve éveillé, en fait de l’immaturité. Etonnant de la part d’un peuple et d’un continent si anciens qu’ils ont écrit une bonne partie de l’Histoire et qui retombent dans une sorte d’adolescence irresponsable. Le réveil est nécessaire et doit être rapide, sinon la suite des temps s’écrira sans nous et elle risque alors de se révéler peu soucieuse de l’humain, du social et de la « vertu ». Mais ce réveil doit se faire sans ce lâche compromis qu’on invoque ici et là entre des idées vieilles d’un bon siècle et sans rapport avec notre post-modernité ; il doit se faire avec des idées neuves et un modèle totalement revisité. On ne construit pas du neuf avec du vieux, on ne fabrique pas d’autoroute sur un chemin tortueux, on ne désigne pas d’objectifs dans le brouillard. Sinon, ces illusions et d’autres se perpétueront, les orateurs du vide se succéderont et nous nous éteindrons comme une civilisation dévalorisée (au sens propre) et périmée (au sens de la date de péremption). Or, nous sommes encore nombreux à penser et à croire que nous avons collectivement encore des messages à transmettre au monde qui concernent l’avenir de notre humanité.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 76 – De la sécurité de la France</title>
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		<pubDate>Wed, 16 Apr 2025 12:18:28 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Sur ce sujet essentiel, on ne peut se contenter d’une analyse factuelle ; il faut remonter aux origines. Dès le début des années 1990, soit dans les premiers temps de l’après-guerre froide, la disparition de la menace soviétique a agi comme un filtre magique sur l’Europe occidentale et, plus généralement sur l’Alliance atlantique qui était organisée [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Sur ce sujet essentiel, on ne peut se contenter d’une analyse factuelle ; il faut remonter aux origines. Dès le début des années 1990, soit dans les premiers temps de l’après-guerre froide, la disparition de la menace soviétique a agi comme un filtre magique sur l’Europe occidentale et, plus généralement sur l’Alliance atlantique qui était organisée contre le menaçant Pacte de Varsovie. La « paix » était donc survenue et c’était une bonne surprise, tellement heureuse qu’on se mit à théoriser la « fin de l’Histoire » et les dividendes que les peuples allaient en tirer.</p>
<p><span id="more-6666"></span></p>
<p style="text-align: justify;">D’une certaine façon, cela était vrai et l’on eut été alors ridicule de jouer les matamores ou les Cassandre. Cela dit, la véritable question n’était pas posée, du moins pas officiellement : la disparition de la « menace » entraînait-elle nécessairement la paix ? On aurait dû relire Raymond Aron : si la guerre était effectivement « improbable », la paix n’en était pas pour autant « possible ». Pour une raison simple qu’on ne voulut point voir à l’époque : c’est que le monde, coincé dans cet état de ni-ni (ni-guerre, ni-paix) se condamnait à une situation stratégiquement indéfinie et peu analysée qui était celle de la crise. Et c’est bien là que le bât blessait : la menace disparue, allait-on pour autant vivre en paix compte tenu des nombreux domaines où se développaient à la fois l’incertitude, les vulnérabilités et les failles ? C’était avéré notamment dans les secteurs où intervenaient les nouvelles technologies, lesquelles ouvraient des champs entiers aux diverses agressivités qui n’avaient plus à s’employer sur leurs terrains de prédilection guerriers.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette incertitude et dans le nouveau confort que donnait l’illusion d’une paix jugée comme définitive, non seulement toute perspective d’un possible effort de défense fut révoquée, mais surtout toute analyse suggérant un déport de la réflexion stratégique d’un concept de « défense » stricto sensu vers celui plus global de « sécurité », qui entrevoyait d’y regrouper des notions qui dépendaient alors de l’économie, de la technologie, de la sociologie, de la communication, du renseignement, etc., fut balayée d’un revers de la main. Sous prétexte et par crainte d’un insupportable mélange des genres, en particulier du civilo-militaire, on se ferma toutes les issues de secours pour pallier la multitude d’effets nocifs des crises qui se déclenchaient dans tous les domaines. Le <em>Livre blanc</em> sur la Défense de février 1994 fut l’illustration de ce déni de réalité.</p>
<p style="text-align: justify;">Plus de trente ans après l’irruption de ces phénomènes, il nous faut concéder que nous avons alors eu grand tort, non seulement d’avoir sacrifié notre appareil de défense sur l’autel de la facilité, mais surtout de n’avoir pas compris que la « menace » n’est pas la condition nécessaire et suffisante pour adopter une posture de « sécurité ». La responsabilité politique d’un pays oblige, quelles que soient les circonstances, à se mettre en situation de protéger le territoire et la population de toute agression, quelle que soit sa nature et comme en faisait obligation l’Ordonnance de 1959 portant sur la définition et l’organisation de la Défense. En se focalisant sur l’absence de menace militaire pour baisser la garde de sa Défense, la France a en réalité sacrifié sa sécurité, contournée par ailleurs dans ses autres domaines de vulnérabilité. C’est dans cet esprit qu’il convient de revisiter un appareil de <em>Défense</em> compris et compatible avec un dispositif général de <em>Sécurité</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Hormis les forces de dissuasion nucléaire demeurées justement « en état », les forces dites conventionnelles réduites a minima par la raréfaction des ressources (finances et effectifs) n’eurent d’autre choix que de s’aguerrir dans des opérations extérieures, souvent justifiées sur le moment mais toujours sans issue militaire compte tenu de la nature politique des conflits considérés. De là une <em>distorsion</em> entre une doctrine de dissuasion qui a toujours vocation à sanctuariser le territoire national et un appareil de forces éparpillé à travers le monde. Dans le contexte de 2025, cette situation n’est plus tenable. La France doit, pour assurer sa sécurité, retrouver la cohérence de son système de défense et revenir sur les fondamentaux de sa doctrine originelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Celle-ci a toujours eu trois volets dans le concept de défense globale établi au début des années 1960 : une force de dissuasion nucléaire, une défense opérationnelle du territoire, un corps d’intervention ; les trois armées participant, à due compétence, à chacun de ces volets. La conscription permettait alors de couvrir largement les besoins en effectifs de l’une (Armée de Terre) comme des deux autres. Et c’est par la volonté affirmée par le politique de maintenir le duo dissuasion-conscription que les Armées – l’armée de Terre essentiellement – s’efforcèrent de proposer un modèle d’armée qui avait tout de la quadrature du cercle ; des lois de programmation fondées sur ce principe (1990-1993, 1992-1997), mais en décalage avec les mots d’ordre pacifistes, se heurtèrent aux réalités financières et les Armées furent contraintes de diviser par trois un modèle désormais insoutenable.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une architecture nouvelle de Défense</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut considérer l’impéritie des trente dernières années comme une chance pour la défense française. Malgré des réformes incessantes, surtout liées à la professionnalisation d’une part, à la participation à l’OTAN et au corps européen d’autre part, nous avons maintenu notre système en modèle réduit, échantillonnaire selon certains. La page n’est pas entièrement blanche, mais à défaut de temps les marges de manœuvre existent. Il ne s’agit pas ici de constituer un dossier d’état-major complet, mais d’indiquer quelques grandes lignes de ce que pourrait être un système cohérent, c’est-à-dire correspondant à la fois à nos besoins propres de sécurité et aux exigences d’une solidarité européenne de défense.</p>
<p style="text-align: justify;">Trois étapes paraissent nécessaires et au moins un quinquennat – avec une loi de programmation réaliste &#8211; pour remettre en ordre l’ensemble du système. La première consiste à mes yeux à « resanctuariser » le territoire national et à affecter à sa protection la totalité des énergies et des moyens : faire en sorte qu’il soit « inviolable » dans la troisième dimension et dans nos approches maritimes avec la garantie absolue, en arrière-plan, de la dissuasion exercée par les deux composantes des forces nucléaires. Cela suppose la constitution d’un « dôme de fer » anti-aérien, anti-balistique et anti-cyber au-dessus des centres névralgiques et des zones d’intérêt stratégique. En parallèle, la surveillance maritime notamment sur les voies d’accès aux complexes portuaires doit être densifiée.</p>
<p style="text-align: justify;">La deuxième étape concerne ce que l’on a longtemps appelé, par excès, la « défense opérationnelle du territoire ». La déflation des années 1990 a entraîné un abandon de centaines de garnisons dont les militaires non seulement occupaient le paysage mais rendaient, le cas échéant, d’utiles services aux collectivités territoriales. Sans ressusciter la conscription ni vouloir peindre la France en kaki, un réarmement territorial paraît indispensable pour protéger la population des défis contemporains, catastrophes naturelles, accidents industriels et autres problématiques collectives contre lesquelles les autorités sont démunies. Un « service militaire volontaire » de six mois exécuté dans le département ou à proximité, comprenant une formation militaire de base, une éducation physique, une instruction technique élémentaire et, enfin, une capacité à intervenir à la demande des préfets et sous l’autorité des responsables militaires, paraît être le meilleur compromis entre la sécurité nationale et la cohésion sociale. L’hébergement comme l’(auto)-encadrement peuvent trouver des solutions locales simples avec les moyens actuels. Quant à la charge financière, elle serait répartie au prorata des bénéficiaires. Enfin, un « service volontaire » ne se conçoit pas sans contreparties : priorité à l’engagement dans les Armées, permis de conduire, etc. Cette « Garde nationale » pourrait évoluer entre 30 000 personnels initialement et 80 000 en régime normal, soit environ 800 effectifs en moyenne par département.</p>
<p style="text-align: justify;">La troisième étape concerne les forces proprement dites qui, stationnées aux frontières, seraient en mesure de se déployer aux approches du territoire national en cas d’agression d’un ou plusieurs de nos voisins. Non pas un « corps de bataille », sans cohérence avec la stratégie de dissuasion et dont la reconstitution « à l’ancienne » serait aussi coûteuse qu’inutile, mais un corps d’intervention de six à huit brigades, toutes hypervéloces et blindées pour la plupart mais avec des équipements légers (modèle Griffon). Là encore, la page n’est pas blanche et il suffit, sans révolution, de faire monter en puissance l’outil existant. Rien n’interdit, par solidarité et en fonction des accords d’assistance mutuelle tant de l’OTAN que de l’UE, de déployer par exemple en Allemagne et/ou en Pologne une ou deux brigades en soutien des forces nationales locales. Cela a été fait pendant la Guerre froide où un corps d’armée français stationnait en République fédérale avec, au pire, mission de livrer un combat retardateur contre l’éventuelle agression des forces du Pacte de Varsovie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La solidarité européenne</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Tant que les Etats-Unis ne se sont pas prononcés quant à leur engagement européen et donc à l’avenir de l’OTAN, tout échafaudage d’une « défense européenne » semble prématuré. Mais il vaut mieux prendre les devants au cas où, probable, les Américains réduiraient sensiblement leur participation (voir <a href="/?actuel=leurope-enfin-liberee" target="_blank">ACTUEL 75</a>). Dans cette hypothèse, la position géographique des Etats européens face à la « menace » russe est primordiale. Si le Portugal est peu concerné, en revanche la Moldavie et les pays baltes sont dans une position critique. Pour simplifier, on peut établir deux catégories : les pays du front et les pays en deuxième voire troisième rideau. Selon leur position, les appareils de défense et de sécurité doivent être distincts : des corps de bataille aux frontières orientales, des forces de sécurité et d’intervention au cœur du continent. Inutile donc de s’efforcer de constituer une « armée européenne » homogène à l’image des coalitions des XIX<sup>e</sup> et XX<sup>e</sup> siècles où chacun apporte sa contribution au prorata de ses moyens. La grande difficulté de cette option se trouve dans les spécificités opérationnelles de chaque armée qui interdisent en fait l’amalgame européen et contraignent à un partage des taches particulièrement précis.</p>
<p style="text-align: justify;">En revanche, plusieurs fonctions-clés doivent être mutualisées en priorité : une capacité de commandement (dont le C4I…), celle de renseignement opérationnel, celle de logistique et celle de couverture air-espace. Elles devraient toutes pouvoir se décliner à partir des capacités actuelles de l’OTAN et, le cas échéant, être complétées ou redéployées selon l’attitude américaine. Comme indiqué ci-dessus, rien n’interdit la présence de forces de réassurance dans les pays du front, par souci de solidarité, pour compléter un dispositif ou pour expérimenter des équipements.</p>
<p style="text-align: justify;">La question du rôle de la dissuasion nucléaire française se pose évidemment dans un tel dispositif. Il paraît clair – depuis toujours – que la situation géographique de la France en Europe l’oblige à élargir le champ de ses intérêts vitaux. Ce qui fut considéré pendant la Guerre froide conserve toute sa pertinence. Et ce n’est pas une affaire de moyens : avec environ trois cents têtes nucléaires délivrées par un nombre suffisant de vecteurs, la France a largement les armes nécessaires pour assurer une dissuasion « tous azimuts ». Cette capacité de dissuasion nucléaire appartient exclusivement au pouvoir politique français et n’est donc pas partageable, ni en termes de décision ni en matière de stationnement. Cela dit, des accords bilatéraux – par définition secrets – peuvent être établis avec d’autres pays européens dont la sécurité peut apparaître comme « vitale » pour la France. Mais, s’agissant de la dissuasion, moins on en parle, mieux cela vaut en termes d’incertitude et donc de crédibilité.</p>
<p style="text-align: justify;">En conclusion, la France demeure la pièce maîtresse de la sécurité européenne, par sa position géographique, sa dotation nucléaire, ses intérêts politiques et économiques, ses valeurs de droit et de liberté. A ces titres divers, elle se doit d’être exemplaire et de se mettre dans les meilleurs délais en posture de sécurité, seule à même d’encourager une articulation efficace des moyens de défense de ses partenaires européens et de décourager toute tentative d’ingérence ou d’agression d’un acteur extérieur.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 75 – L’Europe enfin libérée !</title>
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		<pubDate>Sun, 16 Mar 2025 10:34:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce serait une bonne nouvelle si c’était une certitude, si nous n’étions pas le jouet des foucades trumpiennes et si cela ne se passait pas sur le dos du peuple ukrainien aussi héroïque qu’exemplaire. Ce serait en effet une excellente nouvelle si l’on pouvait affirmer en cette fin d’hiver 2025 que l’Europe est enfin « libérée » [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Ce serait une bonne nouvelle si c’était une certitude, si nous n’étions pas le jouet des foucades trumpiennes et si cela ne se passait pas sur le dos du peuple ukrainien aussi héroïque qu’exemplaire. Ce serait en effet une excellente nouvelle si l’on pouvait affirmer en cette fin d’hiver 2025 que l’Europe est enfin « libérée » de sa tutelle américaine. Les Européens, en se réunissant et, du moins en apparence, en se rassemblant, semblent donner foi à la rupture transatlantique. La donne, gravée depuis 80 ans dans le marbre occidental, a brutalement changé et les conséquences seront considérables pour la plupart des acteurs mondiaux, à commencer par les intéressés que sont les pays européens au rang desquels il faut compter l’Ukraine, et en suivant pour les deux protagonistes principaux : la Russie et les Etats-Unis d’Amérique.</p>
<p><span id="more-6662"></span></p>
<p style="text-align: justify;">S’agissant de l’Ukraine, dont le territoire semble être l’enjeu majeur du conflit, elle est l’objet du bras de fer diplomatique auquel se livrent les deux grandes puissances russe et américaine. Sans m’aventurer à pronostiquer le sort qui sera fait aux propositions en cours à la mi-mars, toutes objets de spéculations et de commentaires divers, il paraît prioritaire de replacer la situation dans son contexte géopolitique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La volonté impériale russe</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Certes, l’Ukraine est le point focal de l’affrontement avec la Russie avec tous les arguments que déploie le Kremlin pour disqualifier son adversaire et tenter de le récupérer dans sa zone de souveraineté. La Russie a des réflexes d’empire et ne supporte pas que son « étranger proche » échappe à son influence et donc à ses intérêts. Mais derrière cette adversité et la détermination, constamment affirmée, qui est celle de Vladimir Poutine d’anéantir l’Ukraine en tant que « nation » alors qu’il la considère comme une province historiquement et culturellement russe, ne se cache pas son hostilité au « monde occidental » et sa haine pour ce qu’il représente sur le plan politique et idéologique. C’est bien cet Occident qui a précipité la chute de l’Union soviétique, avatar de l’Empire russe, et qui a ensuite tout fait pour affaiblir la Fédération de Russie par un rapprochement et une extension de l’OTAN sur ses marches slaves. Or, dans l’Occident tel que le conçoit Vladimir Poutine, il y a d’abord et avant tout la super-puissance américaine abhorrée, puis ses vassaux européens pour lesquels le tsar n’a que mépris.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1959, le Général de Gaulle le disait pertinemment lors d’un Conseil consacré à la question algérienne : « la Russie n’est pas le problème de la France, c’est le problème de l’Amérique ». La sentence n’a pas vieilli, car les réalités de la géographie comme les lois de la géopolitique sont intangibles. La Russie de Poutine se considère comme l’empire continental eurasiatique, entourée de vassaux et de partenaires (la Chine ?), et n’a d’adversaire sérieux que celui qui lui fait face en Amérique et qui, en tant qu’empire maritime, peut la gêner voir l’empêcher dans l’exercice de son « imperium ».</p>
<p style="text-align: justify;">Pour résumer l’interprétation que je fais de la vision géopolitique de Vladimir Poutine, s’attaquer à la première ligne ukrainienne ne peut que révéler la faiblesse voire l’inexistence de la deuxième ligne européenne et obliger la troisième ligne américaine à sortir du bois, soit pour prendre le risque et la responsabilité d’un affrontement militaire direct dont l’idée même terrorise les opinions publiques, soit pour prendre le chemin d’une entente entre « puissances impériales » et mettre le monde à leur main. Alternative dont le second terme convient parfaitement au nouveau Président américain et pour lequel il a donné de sérieux gages. En attaquant l’Ukraine, Poutine a voulu faire plier son adversaire américain et tout laisse à penser qu’il peut y parvenir.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est là qu’intervient la doctrine Guerassimov, du nom du chef d’état-major russe qui a repris l’essai des colonels chinois sur la <em>Guerre hors limites</em> (Payot, 1999) et qui définit ce que nous appelons « guerre hybride ». D’après ses déclarations (2013) – et il a dû en convaincre son président qui l’a alors nommé au poste de généralissime –, pour être gagnable la guerre doit être globale, c’est-à-dire qu’il faut y employer <em>à égalité</em> tous les moyens disponibles : militaires contre les forces armées, cyber contre les centres névralgiques, psychologiques contre les opinions publiques, etc. Si la Russie mène une guerre militaire – mais pas que – contre l’Ukraine en obligeant les Occidentaux à s’y engager au moins techniquement, elle n’a jamais pensé pouvoir les vaincre sur ce seul terrain : la marche est trop haute. En revanche, elle connaît les problématiques européennes et sait pouvoir accentuer les divisions des 27 membres de l’Union européenne, elle encourage les partis politiques qui lui sont favorables et dont l’accès au pouvoir ruinerait et l’unité européenne et le tropisme antirusse. Elle connaît aussi bien les fractures comme les vulnérabilités américaines et elle en joue constamment, y compris en ce début de 2025. Partout où elle le peut, la Russie fragilise, sabote, assassine, jetant le trouble et la confusion dans un monde qui se croyait aseptisé, vacciné contre les « méchants » par son culte des bonnes intentions et…sa grande naïveté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le désir américain d’Empire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce que l’on croit percevoir de la conception géopolitique du Président Trump, c’est une vision globale concentrée sur trois empires mondiaux : l’américain au-dessus des autres car il englobe tout un continent sans adversité (avec le Groenland et le Canada vassalisé), le chinois et le russe ensuite qui se partagent le continent eurasiatique, l’un face au concurrent indien, l’autre opposé à l’Union européenne. Le reste du monde, c’est-à-dire l’Afrique et le Moyen-Orient, peut être considéré comme un « terrain libre » pour ces trois dinosaures.</p>
<p style="text-align: justify;">La rupture transatlantique initiée par le Président Trump vient confirmer cette conception simpliste qui, par ses implications directes, bouleverse radicalement la donne pour les Européens comme pour Vladimir Poutine mais pas nécessairement dans le sens espéré par le trublion américain. En lâchant ses alliés en rase campagne et en pleine guerre, Trump déstabilise le jeu russe et oblige les Européens à renforcer leur main ; il prend en outre le risque de décrédibiliser sa propre position dans le monde et de fragiliser son statut impérial hégémonique (<em>America first</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier point d’étude concerne l’apparente volonté de Trump de se rapprocher de la Russie, d’abord en condamnant l’Ukraine telle qu’elle est reconnue internationalement dans ses frontières et sa souveraineté, ensuite en abandonnant ses alliés traditionnels, enfin en proposant d’engager une négociation pour mettre fin au conflit armé en Ukraine. Du point de vue de Poutine et selon ses déclarations répétées, le tsar russe ne devrait pas approuver une telle approche pour au moins trois raisons : l’Ukraine ne doit pas seulement être vaincue mais démantelée et la paix ne peut résulter que de sa neutralisation ; l’Europe tant méprisée et divisée ne peut que réagir à la rupture transatlantique, faire front commun avec une OTAN relookée et se constituer en adversaire déterminé ; enfin, malgré la bonne volonté d’un Trump médiateur et faiseur de paix, l’Amérique demeure malgré tout et aux yeux de l’histoire l’adversaire principal de la Russie. Sur le plan personnel comme diplomatique, Poutine va manœuvrer de telle façon, alors que le Président américain agit de façon impulsive et désordonnée, que lui-même demeure le maître des horloges et des événements.</p>
<p style="text-align: justify;">L’objectif de la politique mondiale du Président Trump, à savoir un « copinage » avec son homologue russe, peut toujours paraître à portée de main avec un dictateur aussi roué que Poutine. Celui-ci pourra tenter de prendre le <em>dealer</em> par les sentiments, c’est-à-dire les terres rares, le pétrole et les échanges commerciaux avantageux ou de l’entraîner dans de longues négociations ; mais dans la vie réelle, il ne se gênera pas pour continuer de faire incendier les pétroliers ravitailleurs de l’armée américaine, de saboter les câbles sous-marins de la Baltique et de cyber-attaquer des rouages administratifs et économiques cruciaux. Cela serait très étonnant que Poutine, sentant venir une victoire militaire et politique – capitulation de l’Ukraine, division et faiblesse de l’Europe –, se laisse séduire par la vision simpliste et court-termiste d’un Président américain sans stratégie.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à l’Empire du Milieu, le bien nommé, qui serait le troisième de la galaxie trumpienne, il va sans dire qu’il a une considération relative pour le président américain, son activisme brouillon et ses foucades. Il est probable que Pékin ne voie pas d’un mauvais œil le chaos qu’a provoqué l’aventurisme de Trump : l’Amérique s’est éloignée de ses alliés, y compris dans la zone Pacifique, l’Europe pourrait se solidifier et devenir enfin un partenaire global, la Russie enfin, déjà très dépendante du commerce avec le Chine, serait durablement accrochée à son « amitié illimitée ». Même le deal probable sino-américain auquel les deux protagonistes ont tous deux intérêt à parvenir ne changera pas, d’ici à quatre ans, la profonde méfiance, pour ne pas dire l’hostilité, qui est montée en Chine à l’égard des Etats-Unis ces vingt dernières années. Une nouvelle et fausse « triple entente » impériale &#8211; Etats-Unis, Russie, Chine -, qui voudrait s’imposer au monde du XXI<sup>e</sup> siècle, aurait le sort qu’eurent dans le passé ces alliances contre nature, celui de mettre le feu à la planète. En jouant à ce jeu, l’Amérique ne se fera au mieux que des « partenaires » avec les deux autres empires, et elle se trouvera seule au monde, ayant perdu dans cette folle aventure ses Alliés, en Europe certes mais probablement dans le monde entier, qui constituaient le maillage à travers lequel s’exerçait la puissance américaine.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> La possibilité d’une Europe</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le principal effet des emportements du Président Trump, en rompant avec ses alliés européens, celui de la <em>sidération</em>, est de les avoir mis au pied du mur et forcé à réagir ensemble. Lui qui rêvait sans doute d’une Europe divisée et affaiblie l’a sans doute sortie d’une trop longue torpeur. Après plus de trente ans d’une parenthèse enchantée, l’Europe se retrouve dans une posture qu’elle a affectionné durant la guerre froide, celle d’avoir un adversaire, celui qui en théorie comme en pratique est son exact contraire et la nie en tous points, celui qui fait mentir la formule géographique mais a-stratégique d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Et voilà retrouvé cet « ennemi russe » contre lequel elle a passé un demi-siècle à se construire comme une entité économique et une originalité politique. Sauf qu’elle se retrouve seule contre la Russie et que la protection américaine, qui lui a permis par ailleurs de consacrer tous ses efforts, notamment financiers, à son modèle socio-économique, lui fait défaut. Comment donc maintenir ce modèle qui est son ADN tout en reconstituant un système de sécurité crédible et suffisant face aux dangers divers et majeurs qui menacent son existence ? L’Europe en a évidemment les moyens, mais le problème n’est pas là, contrairement à la doxa ambiante, il est dans la volonté politique et dans l’organisation à laquelle elle conduit.</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, l’Europe est libérée. Libérée d’une tutelle pesante et d’un partenaire envahissant. Libérée mais au pied du mur et face à ses responsabilités. Responsabilités d’abord à l’égard de l’Ukraine qui se bat avec résolution et bravoure depuis au moins trois ans contre un agresseur barbare et criminel. Responsabilités aussi à l’égard de plusieurs des membres de l’Union, géographiquement et directement exposés aux ambitions impériales de l’ogre russe, comme les Etats baltes et la Moldavie. Responsabilités enfin pour protéger et défendre &#8211; quoi qu’il en coûte – son projet politique porteur de liberté et respectueux du droit. Après des décennies de sujétion, voire de vassalisation, les Européens, du moins ceux qui n’ont pas renié leurs valeurs libérales et démocratiques, vont pouvoir enfin sortir de leur hémiplégie et adopter une démarche stratégique. Si l’Europe est affranchie du leadership américain sans préavis et dans des conditions d’une rare brutalité, elle se trouve aussi dans la position des baigneurs à marée basse dont on découvre qu’ils sont nus. La surprise est donc totale et le choc rude. En quelques jours, se pose toute une série de questions auxquelles il faut donner une réponse qui soit à la fois rapide, coordonnée et durable.</p>
<p style="text-align: justify;">L’urgence absolue concerne l’Ukraine. Le lâchage brutal des Etats-Unis est dramatique et doit être compensé pour permettre à ce pays héroïque de tenir le temps nécessaire pour lui éviter une capitulation dont les conditions seraient inacceptables ; en l’occurrence, les circonstances commandent : la situation difficile de l’Ukraine oblige les Européens à faire flèche de tout bois et à soutenir militairement Kyiv avec tous les moyens dont ils disposent, y compris ceux de leurs propres forces ; bonne manière d’appliquer le « quoi qu’il en coûte ».</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le reste, s’agissant de la <em>sécurité européenne</em>, il conviendrait d’agir dans l’ordre dont la priorité n’est pas celle des moyens financiers mais bien de l’organisation et de l’architecture d’un système repensé. Les Européens disposent de deux structures, l’Union européenne qui a compétence en matière de sécurité et l’OTAN dont la finalité est la <em>défense</em>. C’est sur ces deux piliers qu’il faut agir en même temps.</p>
<p style="text-align: justify;">S’agissant de l’OTAN, une négociation doit être entreprise dès que possible avec les Etats-Unis d’une part pour mesurer leur niveau de détermination à réduire leur contribution, d’autre part pour leur proposer de « racheter » une partie de leurs engagements. Sans épiloguer sur leur part exacte dans le « capital » actuel de l’OTAN, on pourrait envisager de leur en reprendre &#8211; par exemple &#8211; 20% pour environ 200 milliards de dollars, transfert qui serait financé par le Fonds Européen de Défense et qui pourrait être étalé sur une dizaine d’années, temps nécessaire à la montée en puissance d’un système dans les mains majoritaires des pays européens. Dans ce transfert, on pourrait envisager le poste de SACEUR, les bases logistiques et les réseaux de communication installés sur le territoire européen ; les forces américaines restantes ayant le statut qu’avaient les forces françaises en Allemagne pendant la guerre froide, en appui et en deuxième ligne. Dans cette hypothèse, la dénomination OTAN devrait être abandonnée pour celle, plus réaliste, d’Organisation de Défense des Européens et Alliés (ODEA). Cette structure à 32 Etats (avec les Etats-Unis) ne saurait être opérationnelle en l’absence du leadership américain qu’il faudrait remplacer par un « Comité stratégique » constitué de quatre pays (France, Allemagne, Pologne, Italie) ou cinq (si l’on inclut le Royaume-Uni) où les Etats-Unis conserveraient un poste d’observateur. Négocier la reprise de l’OTAN par les Européens et sa transformation en outil défensif aux mains de ceux-ci paraît la première application de la nouvelle liberté européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">S’agissant maintenant de l’Union européenne, dont les compétences sont étendues au périmètre de sécurité, c’est-à-dire à l’ensemble des dispositifs de protection y compris celui de la défense, il lui revient de faire l’inventaire de ses responsabilités, de les structurer et de les financer. Chacun des Etats membres demeurant maître chez lui et, donc, responsable de sa Défense nationale, il lui revient de financer ses forces armées sur son budget, étant entendu que les installations et investissements communs seront à charge du Fonds européen. Cette répartition devrait permettre d’éviter de faire peser une charge excessive sur les budgets nationaux. Pour sceller ce virage européen dans les textes, une révision des Traités devrait être envisagée, notamment pour créer au sein de l’Union européenne un « Conseil de Sécurité » doté d’un directoire compatible avec le « Comité stratégique » du système de défense. Cette double articulation devrait permettre, d’abord de réarmer selon les besoins exprimés par un éventuel Livre blanc et par l’état-major européen, ensuite de coordonner les actions de protection dans tout le spectre de la sécurité, de la défense militaire à la lutte contre le terrorisme, de la sauvegarde des données au respect des règles internationales. Quant à la position de la France dans un tel dispositif, elle sera l’objet du prochain <em><strong>ACTUEL</strong></em>.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 74 – Empires vs Etats-Nations</title>
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		<pubDate>Sun, 10 Nov 2024 16:46:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Ainsi les électeurs américains ont-ils choisi de confier toutes les clefs du pouvoir non pas à un chef d’Etat tel qu’on le conçoit dans la plupart des Etats-Nations mais à un personnage qui se prend et ressemble à une sorte d’« imperator ». Dans la qualification de « République impériale » dont on pouvait affubler leur pays, ils ont fait pencher la balance et sorti les Etats-Unis de leur dualité en se rangeant sans ambiguïté du côté impérial ; certes, un empire aussi maritime que continental, aussi disparate sur le plan ethnique qu’idéologique, mais un empire financier, technologique, militaire sans rival sérieux. Ce faisant et sans probablement en avoir conscience, ils ont accéléré la redistribution des cartes mondiales : là où, jusqu’à présent, l’Amérique était alliée des Etats-Nations et rivale des Empires, elle risque d’inverser les rôles en devenant partenaire des deux grands Empires et rivale des Etats-Nations concentrés pour l’essentiel en Europe. En effet, dans la lutte séculaire entre Empires et Etats-Nations, la conception du pouvoir et la vision de l’Amérique de Donald Trump le conduiront sans doute à se comporter au moins comme un monarque parmi ses collègues autocrates Poutine et Xi dans le marigot que fréquentent ces grands sauriens. Le nombre et le poids des Etats-Nations mus plus par « le droit » que par « l’intérêt » vont se réduire fortement car Trump va faire des émules et encourager les apprentis dictateurs et populistes du monde entier. L’Europe, déjà malade d’une anémie démocratique, risque de se trouver bien seule pour préserver la survie de l’Etat-Nation.</p>
<p><span id="more-6649"></span></p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">L’histoire des systèmes politiques a été longtemps dominée par deux régimes extrêmes, l’Empire et la Cité, celle-ci s’étendant parfois à celui-là, à l’exemple de Rome. Si la Cité se caractérisait par son homogénéité procurée par une géographie physique et humaine réduite, et aussi par la cohésion entre ses habitants nécessitée par leur sécurité et leur économie, l’Empire avait une définition inverse : sans limites géographiques naturelles, amalgamant des peuples hétérogènes, associant des coutumes voire des religions diverses, il était à géométrie variable et fluctuait, voire disparaissait, selon les aléas de l’histoire. Pour ces raisons, mais en apparence seulement, il justifiait l’adage édicté par l’historien Jean-Baptiste Duroselle : <em>Tout empire périra</em>…</p>
<p style="text-align: justify;">La Cité et l’Empire ont accaparé la scène mondiale jusqu’à la naissance d’un nouveau régime, celui de l’Etat-Nation souverain, dont la France fut à la fois un symbole et le précurseur. Même s’il emprunte aux deux modèles, il se rapproche plus d’une Cité agrandie ou multipliée, notamment par ses frontières comparables à des enceintes fortifiées, que d’un Empire en réduction. Le principe en a été acté lors des Traités de Westphalie en 1648 où, pour solder la guerre de Trente ans et mettre un terme à l’incohérence du Saint-Empire romain germanique, les Etats parties prenantes ont consenti de formaliser leurs « avantages mutuels », esquissant les premiers traits d’un « droit international ».</p>
<p style="text-align: justify;">Un ordre européen s’est ainsi ébauché qui a trouvé sa consécration au Congrès de Vienne en 1815. Les nations européennes se sont alors constituées tout au long du XIX<sup>e</sup> siècle, exportant leur modèle, notamment en Amérique. Néanmoins les Empires, qu’ils fussent continentaux, à l’instar de la Chine, de la Russie, de la Perse, de l’empire Ottoman, de l’Autriche-Hongrie et de la Prusse, ou maritimes à l’exemple de l’empire Britannique puis de la France, représentaient encore l’armature du système politique mondial.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Le démantèlement des empires</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Le XX<sup>e</sup> siècle consacra l’effondrement et le démantèlement des empires en trois étapes majeures, associées d’abord aux deux conflits mondiaux, ensuite à la vague de décolonisation. Outre les cas des empires chinois et russe qui, empêtrés dans leur gigantisme, s’effondrèrent d’eux-mêmes à l’orée du siècle, les autres empires furent démantelés à l’occasion des Traités de Versailles (Reich), Sèvres (empire Ottoman) et Trianon (empire Austro-hongrois). Après la deuxième guerre mondiale, les empires prédateurs allemand et japonais furent à nouveau démantelés et occupés. Mais, paradoxalement, cette victoire était acquise plus par les forces conjuguées de deux empires maritimes – Etats-Unis et Grande-Bretagne, alliés à deux autres empires déguisés qu’étaient la Chine nationaliste et la Russie soviétique, que par la conjugaison de nations dites « libres ». La France, nation phare des démocraties et vainqueur de 1918, avait été balayée entretemps dans la tourmente. Et ce n’est que par la volonté des Etats-Unis, à la fois puissance impériale et démocratie exemplaire, que la cinquantaine d’Etats qui constituaient le monde de 1945, se rassemblèrent en Nations unies sous l’égide d’une charte commune garantissant à la fois leur souveraineté, leur solidarité et leur sécurité ; les cinq vainqueurs de la guerre, par ailleurs tous « Etats impériaux », en assuraient le « Conseil permanent » sur ce dernier point décisif.</p>
<p style="text-align: justify;">La troisième vague de déstructuration du monde ancien eut lieu à l’occasion du démantèlement des empires coloniaux et l’accession à l’indépendance de dizaines de colonies, pour la plupart anglaises, françaises et portugaises. Ainsi, dès les années 1960, une foule d’Etats se pressèrent aux Nations unies pour en tripler les effectifs, jusqu’à atteindre les 194 membres que cette organisation compte aujourd’hui. La totalité d’entre eux se présentèrent alors comme des Etats-Nations aux frontières reconnues et garanties, dotés des arguments et des emblèmes de la souveraineté.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais la jeunesse inexpérimentée de ces nouvelles nations en même temps qu’une grande fragilité économique devaient les rendre vulnérables aux influences des « grandes puissances », notamment des deux champions du « monde libre » et du camp soviétique. Un grand nombre de ces Etats devinrent des enjeux de la guerre froide et furent instrumentalisés par leurs mentors pour en devenir tributaires. On sait ce qu’il en fut du Tiers monde, relooké de nos jours dans un improbable <em>Sud global</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Avec la fin de la guerre froide, qui correspondait à l’effondrement de l’empire soviétique, nonobstant une République Populaire de Chine qui cachait mal ses accointances avec l’ancien empire jaune, et comme le célébra Francis Fukuyama avec son ouvrage sur <em>La Fin de l’histoire</em>, il sembla bien à nos contemporains que le modèle d’Etat-Nation avait fini par avoir raison du système impérial dominant et que sa version libérale et démocratique l’emportait sur tout autre régime.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Les effets de la mondialisation</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Un tel éclatement du monde en deux centaines d’Etats ne pouvait qu’entraîner en retour un mouvement centripète de mondialisation économique, financière et culturelle. Livré à ses seules forces, y compris dans l’Union européenne, chaque Etat se trouvait dans l’incapacité de maîtriser les ressorts de la modernité ; il devait faire appel aux capitaux, aux technologies, aux productions de ses voisins et partenaires, renforçant ainsi les circuits financiers et commerciaux qui irriguent le monde et dont l’essentiel est d’obédience américaine. Cette mondialisation américaine rebattit la plupart des cartes, donnant à la taille des acteurs un avantage décisif en termes de coût et de production. C’est ainsi que la Chine devint l’atelier du monde et la Russie le puits de pétrole et de gaz de l’Europe. Ce colossal transfert de richesses du monde dit occidental vers les deux grands empires continentaux leur rendit en deux décennies par le biais économique les ambitions politiques qu’ils avaient affirmées, sous couvert d’idéologie, au long du XX<sup>e</sup> siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">La mondialisation, lancée sous égide américaine après 1990, se trouva ainsi donner des arguments majeurs à deux vieux empires vieillissants et empêtrés dans des idéologies archaïques, en même temps qu’elle déshabillait une poignée d’Etats-Nations dominants de leur suprématie, ceux-là mêmes qui s’étaient endormis sur l’assurance de la supériorité de leur modèle politique comme de la pérennité de l’ordre international. Elle déstabilisait plus précisément son pays d’origine, les Etats-Unis, habitué à sa suprématie et démuni face à l’agressivité commerciale des Chinois et à la contestation stratégique des Russes, sans compter leurs émules iranien et nord-coréen. Malgré les demi-mesures prises par deux présidents démocrates, Obama et Biden, toutes insuffisantes au moins sur le plan mondial, c’est l’Amérique de Trump qui l’emporte désormais pour faire valoir son slogan impérial « <em>Make America Great Again</em> » et redorer l’aigle américain, quitte à mettre entre parenthèses et l’Etat de droit et les alliances traditionnelles.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Le déclin des Etats-Nations</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Si la mondialisation eut les effets de redistribution évoqués ci-dessus, elle démontra aussi la vulnérabilité du système mondial, établi en 1945 par la super-puissance américaine dont on sait qu’elle est duale, aussi bien Empire qu’Etat-Nation. A ce titre, garante du droit international et démocratie revendiquée, l’Amérique s’est voulue la championne du « monde libre ». Mais en tant qu’Empire financier, commercial et technologique (<em>ie</em> les GAFAM), elle a imposé son système au monde et en particulier à ses grands concurrents impériaux. Le conflit est alors devenu inéluctable, d’une part entre modèles politiques inconciliables, d’autre part entre empires rivaux. Sur ce dernier point, l’avance que possède l’Amérique sur ses poursuivants est suffisamment considérable pour que sa suprématie ne puisse être remise en question avant longtemps. En revanche, l’opposition entre les systèmes impériaux et les Etats-Nations parait à ce point radicale que la lutte pour la survie de ces derniers, désormais engagée, doive occuper le haut de l’actualité pendant les prochaines années.</p>
<p style="text-align: justify;">En effet, si les Empires ont bénéficié de la mondialisation pour accéder à nouveau aux premiers rangs, ils sont conscients que celle-ci a véhiculé, sur le plan idéologique, les germes contagieux d’une liberté politique qui les oblige à réagir. Le principe démocratique, en les menaçant d’implosion, paraît bien être l’agent destructeur le plus redoutable pour ces autocraties ; les révolutions de couleur qui ont éclaté de 2000 à 2012 aux marges des empires eurasiatiques en furent la démonstration. Forts de leur résurgence économique et assoiffés de surface, les Etats impériaux ont voulu retrouver leur splendeur d’antan, et, pour ce faire, consolider, voire étendre dans les cas chinois et iranien, leur emprise régionale, en tout cas interdire par tous les moyens l’émancipation de certains de leurs espaces stratégiques. Ils l’ont fait à la seule manière que pratiquent les empires, par la force comme la Russie en Ukraine, en Géorgie et en Tchétchénie, comme la Chine au Tibet, au Xinjiang et à Hong Kong, comme l’Iran en Irak, en Syrie, au Liban et en Israël, comme la Turquie à Chypre et au Kurdistan.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais la force a, de nos jours, d’autres cordes à son arc, celles de <em>La Guerre hors limites</em> ou de la « doctrine Guerassimov », qui sont celles de la « guerre globale », affranchies de toute règle morale ou juridique. Ainsi de l’emploi de la force armée, élargie aux terroristes, mercenaires et autres repris de justice. Ainsi de l’usage novateur des moyens politiques et informationnels que les plus récentes technologies mettent à la disposition des protagonistes. Ainsi du recours au protectionnisme et à la guerre commerciale qui pourraient ruiner l’économie-monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Outre ces menaces extérieures, les Etats-Nations se sont d’eux-mêmes mis dans une situation désavantageuse. Parmi eux, les anciens empires coloniaux sont en butte au ressentiment de leurs anciennes colonies et au <em>wokisme</em> de leurs repentis. Parmi eux également, les démocraties très affaiblies par leurs discordes et leurs problématiques internes comme par leurs réticences à l’emploi de la force, par ailleurs réduite à la portion congrue. Rien de plus aisé alors pour des « services » sans scrupules que de déstabiliser ces Etats-Nations en jouant toutes les gammes d’un cheval de Troie moderne.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>L’impasse impériale</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">En cette décennie 2020, il est manifeste que les Empires ont pris la main sur le monde contemporain. Sans complexes, ils agissent dans tout le spectre de la conflictualité, avec cynisme et brutalité. Et ils marquent des points sur tous les fronts, en agissant sur la « peur nucléaire », en anéantissant toute opposition politique intérieure, en divisant leurs adversaires, en inondant les réseaux de <em>fake news</em>, etc. Mais s’ils font ainsi flèche de tout bois, c’est aussi sans doute qu’ils sont à bout d’arguments recevables. Leur <em>soft power</em> est d’une telle indigence qu’il n’agit pas comme attrait mais comme repoussoir pour les peuples concernés ; leur régime politique dictatorial sinon totalitaire ne laisse aucun espace de liberté à leurs assujettis ; leur système économique n&rsquo;est pas organisé pour le bien-être du peuple mais pour la richesse de quelques oligarques et la puissance du Parti-Etat. Rien de tout cela ne permet d’avoir le concours des populations et d’espérer construire dans la durée. Il paraît donc probable qu’à terme assez proche, ces systèmes impériaux, ultimes bégaiements de l’histoire, soient condamnés à l’échec et à la disparition. Après tout, il n’y a pas de fatalité : l’empire Ottoman a été transformé en République turque par Atatürk ; la République de Weimar a succédé au II<sup>e</sup> Reich ; l’empire chinois millénaire a trouvé un relai immédiat avec la République de Sun Yat Sen ; l’empire tsariste puis soviétique s’est essayé lui aussi à la démocratie. Et les Etats-Unis prennent un risque considérable en se mettant dans le camp des empires ; s’ils gagnent leur pari, leurs institutions les ramèneront rapidement dans le camp des Etats-Nations ; s’ils échouent à faire plier leurs rivaux, ils entreront dans la voie du déclin et des affrontements internes, risquant d’entraîner dans leur repli ceux des Etats-Nations qui auront perpétué leur alliance.</p>
<p style="text-align: justify;">La condition du retour des Empires au respect des Etats-Nations, donc du droit international, appartient pourtant à ces derniers. Malgré leur fragilité, à eux d’être exemplaires et d’aider ceux-là à dépasser le stade impérial en faisant la démonstration de leur « vertu », de la supériorité du droit sur la force, de la non-ingérence dans les affaires intérieures, de la priorité d’agir pour leur peuple, avec leurs partenaires et non contre leurs rivaux. A eux, face à une situation devenue périlleuse pour leur survie en tant qu’Etats-Nations, de faire preuve de résilience et, partout où cela est possible et nécessaire, de résistance. La formule « gagnant-gagnant » est un slogan de propagande et une illusion ; tel qu’on peut l’observer en cette fin d’année 2024, et s’il poursuit dans l’engrenage actuel, notre monde ne connaîtra que des perdants<a name="post_6648_1a"></a><sup><a href="#post_6648_1b">1</a></sup>.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">Le système impérial, même s’il parvient à amalgamer une quarantaine d’Etats (sur près de 200) dans des organisations concurrentes de celles qui régissent l’ordre international, n’est guère représentatif d’un monde qui se veut alternatif. Qu’a-t-il en effet à proposer qui soit plus juste, plus efficace, plus unitaire que ce qui existe aujourd’hui ? Dans l’incertitude et le désordre qui prévalent aujourd’hui et au moment où les Empires imposent leur projet d’un monde qu’ils veulent se partager, les Etats-Nations n’ont d’autre choix, pour survivre en tant que tels, que de se regrouper et se mettre en ordre de marche. L’Union européenne reste, à ce stade, le seul laboratoire qui tente de présenter un front commun fondé sur des principes juridiques et des valeurs humanistes. Mais sans pouvoir politique cohérent, l’Europe stratégique est une chimère, sa « puissance » inexistante et illusoire. Or, les pays qui la composent, notamment la France et l’Allemagne, sont non seulement en désaccord flagrant sur l’avenir de l’Union mais en outre embourbés dans des impasses politiques internes. Dans ces conditions, une révision profonde des Traités européens serait nécessaire pour refonder la légitimité du système d’Etat-Nation démocratique et libéral et pour se donner les moyens de cohabiter de façon pacifique sinon harmonieuse avec les tenants du système impérial. En réalité, ce qui se joue aujourd’hui, c’est moins l’avenir des Empires que la survie des Etats-Nations.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
<p style="text-align: justify; font-size: 80%;"><a name="post_6648_1b"></a><sup><a href="#post_6648_1a">1</a></sup> Sur ce sujet, parmi une littérature abondante, on pourra se référer à l’inventaire que livre Nicolas Baverez dans <em>Démocraties contre Empires autoritaires</em>, Editions de l’Observatoire, 2023.</p>
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