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	<title>Société de Stratégie</title>
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	<description>« Un réseau et une démarche pour comprendre le monde »</description>
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		<title>ACTUEL 79 – L’impuissance de la puissance</title>
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		<pubDate>Mon, 25 May 2026 07:08:58 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce qui est le plus révélateur des dernières décennies, c’est l’affirmation, sinon le retour, des régimes impérialistes. Mis à part l’Europe, vaccinée contre ces dérives et institutionnellement éloignée de cette tentation, partout ailleurs, sur tous les continents, renaît cette idée vieille comme le monde d’établir le pouvoir par et sur la force et de l’imposer [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Ce qui est le plus révélateur des dernières décennies, c’est l’affirmation, sinon le retour, des régimes impérialistes. Mis à part l’Europe, vaccinée contre ces dérives et institutionnellement éloignée de cette tentation, partout ailleurs, sur tous les continents, renaît cette idée vieille comme le monde d’établir le pouvoir par et sur la force et de l’imposer aux autres. On connaît le destin historique des empires : ils sont périssables. Peu ont survécu aux deux guerres mondiales et ce sont justement ceux-là qui empoisonnent notre monde et lui font prendre le risque d’une réédition des grands traumatismes guerriers du XX<sup>e</sup> siècle. Mais autant, à la veille de ces deux conflits mondiaux, les « puissances » avaient « toutes les cartes » en main, autant en 2026 il semble bien qu’il n’en soit rien. Parmi d’autres manifestations d’une violence désinhibée, les conflits en cours en Ukraine et en Iran le démontrent chaque jour, qui voient les puissances agressives en échec (ou en insuccès) et les pays agressés très affaiblis mais résistants.<span id="more-6687"></span><br />
Il y a plusieurs façons d’analyser ce phénomène nouveau qu’on peut résumer en une formule : <em>l’impuissance de la puissance</em> et qui est mis en lumière dans le récent ouvrage de Bertrand Badie (<em>Par-delà la puissance et la guerre</em>, Odile Jacob, 2026). La première qui vient à l’esprit est celle de l’empêchement de la force, soit la perte d’efficacité des armes traditionnelles et surtout de leur mode d’emploi, en fait de leur vulnérabilité face au « faible ». La deuxième consiste dans l’élargissement prodigieux du spectre des moyens de coercition et d’intrusion qui interdit, en réalité, une parade globale et à un Etat démocratique d’assurer sa « sécurité ». On comprend d’autant plus facilement cette deuxième raison – le contournement de la force – que les armées des « puissances » disposent de moyens colossaux de dissuasion ; et que ces derniers bloquent, par leur menace, la pratique de l’escalade dans un rapport de forces équilibré. Pour vider sa querelle, le supposé faible ne peut avoir recours qu’à des méthodes ou à des moyens qui échappent à l’emprise de la force et au discours dissuasif. Ces méthodes et moyens sont, d’une part, les diverses formes de « petite guerre » dont le terrorisme au premier rang, d’autre part, l’emploi d’outils duaux ou hors du spectre strictement militaire, comme le cyber, la désinformation, la propagande, les réseaux, l’énergie, les métaux et terres rares, etc. Et le nouveau moyen d’interdiction de l’espace aérien qu’est le drone, outil proprement révolutionnaire dans l’art de la guerre. C’est dire que la manifestation de la violence, depuis des siècles réglée par le droit (<em>jus ad bellum, jus in bello</em>), est sortie de son cadre et que les institutions prévues pour la contenir sont, désormais et en grande partie, incapables de jouer leur rôle, à savoir assurer la sécurité – la défense, la protection, la souveraineté – de l’Etat. La puissance est mise en échec aussi bien par l’influence dopée aux techniques de communication que par la nuisance qui œuvre à saper ses fondements. C’est, à tout le moins et en soi, une révolution stratégique.<br />
Mais, comme toute rupture historique de cette nature, elle s’accompagne de raisons moins évidentes et, pourtant, aussi profondes. La puissance trouve ses appuis habituels dans l’outil militaire et les moyens économiques. L’outil militaire classique est partout en échec, même (et surtout) s’il est inclus et chapeauté par un système de dissuasion nucléaire, dont le « seuil » n’a pas été testé depuis plus de soixante ans (Cuba, 1962). De là à conclure à l’inutilité de l’armement nucléaire, ce serait franchir un pas trop rapide, mais cette éventualité ne doit pas être rejetée. Comme celle qui consiste à asseoir une bonne partie de la puissance économique sur la production d’hydrocarbures. Certes, ceux-ci déterminent encore la souveraineté énergétique et les capacités industrielles de la plupart des pays mais, à force de crises d’ordre géopolitique (gaz russe, pétrole iranien) et d’efforts de décarbonation, l’alternative vers un monde moins dépendant des énergies fossiles paraît inéluctable. Or, les deux principales puissances (Russie, Etats-Unis) engagées dans les conflits régionaux (Ukraine, Iran) détiennent leur supériorité actuelle à la fois de leur arsenal nucléaire et de leurs réserves pétrolières. Si leur impuissance militaire est aujourd’hui avérée, leurs autres arguments de puissance sont également en voie d’obsolescence. C’est à croire que, dans l’Histoire, les grandes puissances se battent sur leurs acquis, en général à leur apogée, imbues de leur force mais peut-être aussi conscientes du caractère éphémère de leur supériorité et la nécessité d’en « profiter ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> Le cas ukrainien</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Une « opération spéciale » dans leur sphère d’influence que les Russes s’étaient promis de régler en quelques jours, tant ils supposaient vulnérable le régime de Volodymyr Zelensky, et qui s’éternise après plus de quatre ans d’une guerre impitoyable, ravageuse et proprement renversante : la faible Ukraine, peuplée aujourd’hui de moins de 40 millions d’habitants, résistant avec détermination et héroïsme à l’immense et puissante Russie, dotée d’un parc nucléaire hors du commun (plus de 5 000 têtes), d’une démographie trois fois plus importante et d’un système dictatorial permettant la concentration aussi bien des pouvoirs que des moyens et des forces. J’avais écrit ici en mars 2022 que l’aventure ukrainienne serait le « tombeau de Poutine ». Je crains maintenant que ce soit celui de la Russie, et il ne serait justement pas bon pour le monde de demain qu’un si grand et puissant pays sorte épuisé et, pire, humilié d’un trop long conflit.<br />
Cet échec a deux causes principales, assez coutumières dans l’Histoire, mais qu’il convient de souligner à nouveau tant les responsables politiques comme les chefs militaires semblent méconnaître leurs classiques. La première est celle de l’aveuglement stratégique, dû aussi bien au défaut d’analyse qu’au complexe de supériorité. Or, tout stratégiste le sait, la méthodologie exige en la matière autant de lucidité que d’objectivité ; ces deux qualités ont manqué à un Poutine obsédé par sa propre vision de l’Histoire et par un narcissisme hors du commun. La seconde qui la complète concerne l’appareil militaire, conçu en d’autres temps, miné par la corruption et désorganisé par l’incompétence (voulue) du commandement. Ces deux phénomènes cumulés ont envoyé les armées russes dans le mur et elles y sont toujours encastrées sur un front étalé sur plus de mille kilomètres. Avec une stratégie offensive « à l’allemande », qui aurait supposé des chefs audacieux et autonomes, l’armée russe aurait pu s’emparer de Kiev et de Kharkiv, les deux objectifs septentrionaux et proches des frontières russe et bélarusse. Mais l’agression, mal soutenue par une logistique insuffisante, s’est dispersée sur au moins cinq axes, ce qui l’a diluée et rendue inefficace. Les Ukrainiens ont su intelligemment stabiliser le front et organiser une défense qui fait chaque jour la preuve de son étanchéité. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est peu probable que les Russes découvrent soudainement la « clé du champ de tir » et se donnent à un improbable Guderian. Il n’y aura donc pas de « solution » militaire à ce conflit d’autant que, malgré leur timidité, les Européens (Allemagne, Pologne, France mais aussi Royaume-Uni) ne peuvent permettre une défaite de leur protégé ukrainien. Mais, par ailleurs, on ne voit pas comment un Vladimir Poutine pourrait supporter un échec aussi flagrant de sa politique impériale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> Le cas iranien</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Sous prétexte d’empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, les Etats-Unis poussés par Israël ont déclenché en juin 2025 une opération de destruction des sites connus de production d’uranium enrichi, puis depuis la fin février 2026 une série de bombardements aériens pour décapiter le régime des mollahs et forcer les Gardiens de la Révolution, véritable moteur de la République islamiste et terroriste d’Iran, à capituler. A l’évidence début mai 2026, après deux mois de bombardement et le blocus à peu près hermétique du détroit d’Ormuz, les puissances conjuguées des Etats-Unis et d’Israël ne sont pas parvenues à leurs fins. Pour deux raisons majeures selon tous les observateurs : l’absence de stratégie clairement formulée, l’inadéquation des moyens employés aux buts supposés. Le régime islamique plie mais ne cède pas ; il profite d’une certaine profondeur stratégique, d’un demi-siècle de préparation à cette éventualité guerrière, d’un goût manifeste pour l’extrémisme et le martyr, et sans doute du soutien discret et efficace de deux partenaires majeurs, la Chine et la Russie. S’il n’y a pas, comme en Ukraine, d’affrontement terrestre, en revanche la façade maritime longue de 1300 kilomètres dans le golfe arabo-persique et en mer d’Oman se présente comme une barrière défensive qui fait de l’Iran une véritable forteresse. L’agresseur américain, pour atteindre le cœur du pays, ne peut s’y risquer sans de considérables moyens (2 à 300 000 hommes) et d’importantes pertes humaines. Ce à quoi le peuple américain est manifestement hostile comme d’ailleurs la communauté internationale qui juge sévèrement une violation aussi flagrante du droit international.<br />
Dans ce cas comme dans l’affaire ukrainienne, même si les conditions géopolitiques et stratégiques sont très différentes, deux grandes puissances sont mises en échec par des adversaires dont les capacités sont infiniment moindres mais dont la volonté de résistance et les forces morales n’ont pas été prises en considération par leurs agresseurs dont les calculs ne reposent que sur le seul rapport des forces formelles et sur un mépris absolu de l’esprit national. Par ailleurs, et ce point est essentiel, les deux pays agressés ont trouvé des ressources imprévues dans ce qu’on peut appeler la « fronde de David », à savoir l’émergence dans la guerre dite conventionnelle de moyens d’empêchement de la force. Une première – et une révolution &#8211; depuis l’invention du canon qui était un démultiplicateur de force à distance ; le drone également commandé à distance, et libéré des contraintes humaines, est capable presque dans le même temps de surveiller et de transmettre des informations, d’attaquer et de détruire ce qui a été décelé, de défendre et d’intercepter toute intrusion. Si ce n’est pas l’arme absolue, on s’en rapproche et les nombreux perfectionnements qu’on peut en attendre à court terme en feront un outil de combat incontournable dans les prochaines décennies. Quelle que soit l’issue de ces conflits, les puissances agressives en sortiront sinon singulièrement affaiblies du moins déconsidérées et en perte d’influence dans le monde.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> L’inutilité de la puissance</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les deux exemples de conflits actuels suffisent sans doute à réfléchir, non seulement à de nouveaux outils de défense mais aussi à une organisation défensive revisitée. Avant de dépenser des budgets faramineux pour la défense alors que les besoins financiers de nos Etats sont considérables pour investir dans l’intelligence artificielle, les énergies alternatives, l’adaptation au changement climatique, l’éducation nationale et la santé, entre autres priorités, il conviendrait de se poser deux questions : la première est celle de l’obsolescence à moyen terme des « grands programmes » que furent le char de bataille, l’avion de combat et le porte-avions ; la seconde consiste à analyser les modèles ukrainien et iranien pour tirer profit de leurs caractéristiques défensives et s’en inspirer.<br />
Ce double échec de la puissance agressive est en réalité une bonne nouvelle et une forte incitation non seulement à revigorer le droit international mais aussi à envisager une redistribution des cartes mondiales. Et c’est une particulièrement bonne nouvelle pour l’Europe, modèle s’il en fût d’une construction politique fondée sur la « non-puissance » ; c’est même sa raison d’être. Nous avons donc une chance historique : la « non-puissance » européenne est le résultat de choix originaux, celui – politique &#8211; de la souveraineté des Etats membres, celui – économique &#8211; d’un marché commun et de la libre concurrence, celui – culturel – de la primauté du droit. Et ce n’est pas au moment où les puissances se trouvent inefficaces qu’il lui faudrait revenir dans cette course inutile au gros bâton. C’est bien à partir de ce cas d’espèce singulier, celui de la question ukrainienne, que l’Europe doit faire preuve d’imagination et de dynamisme. Elle a une aire géographique délimitée par les mers et océans sauf sur une ligne terrestre, celle qui lie la Baltique à la mer Noire ; c’est là qu’il lui faut négocier avec la Russie une « marche » ou zone tampon qui ne pourra par ailleurs être déterminée que par le choix populaire. Pour les pays appartenant déjà à l’Union européenne, ce choix a été fait ; il est inutile d’y revenir. Mais pour les quelques autres qui se trouvent dans cet espace frontalier, le referendum s’impose : pour l’Europe, pour la Russie, pour aucune des deux. Quand l’Europe aura trouvé les limites géographiques de sa sphère de responsabilité, il lui faudra assurer la sécurité de cet ensemble et, au sein de celle-ci, sa « défense ».<br />
Il est probable que l’OTAN, création américaine, ne survivra ni au mandat de Donald Trump, ni aux issues des conflits en cours. Sa complexité, sa lourdeur, son absence d’efficacité prouvée, tout milite non pour sa mise en sommeil – ou en coma avancé – mais pour sa reconversion en un outil complet, agile et efficace, fondé sur la stricte protection des intérêts vitaux de ses membres. Pour éviter une période de vide stratégique, l’évolution peut se faire simultanément par une réduction progressive de l’emprise américaine sur le commandement, la logistique et le renseignement et par une montée en capacité de trois ensembles consacrés aux zones Nord-, Centre-, et Sud-Europe soutenus par une réserve stratégique située en Ouest-Europe. Cette réserve, et cela concerne en premier lieu les forces françaises, devra disposer de trois ensembles dédiés et, peut-être, prépositionnés si la nécessité s’en fait sentir. Concernant l’organisation et l’équipement de ces ensembles aéro- et spatio-terrestres, la mobilité et la souplesse d’emploi devraient en être les qualités principales.<br />
Pour y parvenir, il faudrait bien sûr s’inspirer des modèles « résistants » mais, surtout, prendre le contre-pied des modèles « agressifs » aussi bien russe qu’américain qui, à des échelles et pour des raisons certes différentes, viennent de démontrer leur inaptitude à atteindre leurs objectifs dans une guerre moderne. Il n’est pas certain non plus que, dans ce but, il faille consentir à une débauche de milliards. Comme le pressentaient plusieurs analystes à la fin du XX<sup>e</sup> siècle, nous assistons aussi bien à une <em>Métamorphose de la violence</em> qu’à une <em>Transformation de la Guerre</em>. Sans être assuré qu’on en ait pris totalement conscience en haut lieu, il serait néanmoins urgent d’en prendre la mesure.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 78 – Le dilemme du couple soldat-politique</title>
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		<pubDate>Wed, 21 Jan 2026 10:48:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Depuis la guerre d’Algérie, ses dérives psychologiques et les péripéties du putsch des généraux en avril 1961, l’obsession du pouvoir politique, toutes tendances confondues, a été de dépolitiser l’armée et de la cantonner dans ses seules fonctions techniques et opérationnelles. La guerre froide – démilitarisée de fait – se prêtait parfaitement à cette marginalisation. Après [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Depuis la guerre d’Algérie, ses dérives psychologiques et les péripéties du putsch des généraux en avril 1961, l’obsession du pouvoir politique, toutes tendances confondues, a été de dépolitiser l’armée et de la cantonner dans ses seules fonctions techniques et opérationnelles. La guerre froide – démilitarisée de fait – se prêtait parfaitement à cette marginalisation. Après la chute du Mur de Berlin, la suppression de deux composantes nucléaires terrestres, Hadès en 1992 et Albion en 1996, la suspension du service national en 1996 et enfin la « curialisation » généralisée du corps des officiers généraux après la guerre du Golfe en 1991 ont concouru avec une remarquable efficacité à accentuer ce cantonnement de l’armée. Aucun lien réel – sinon dégradé comme le budget annuel &#8211; n’était maintenu entre la Nation et son Armée, ni l’inclusion dans le continuum de la dissuasion pour l’armée de Terre, ni la participation majeure des citoyens dans l’organisation militaire. Réduite à elle-même et à sa sphère technico-opérationnelle, l’Armée était et reste « étrangère » sinon à la Nation du moins à la société dont les préoccupations et les tendances foncières se sont sensiblement éloignées des « valeurs » militaires.</p>
<p><span id="more-6683"></span></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le « cantonnement » du militaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est ainsi qu’a été mise en veilleuse la relation consubstantielle entre le Soldat et le Politique, contestant de ce fait l’interdépendance politico-militaire pourtant soulignée par tous les grands théoriciens de la stratégie depuis SunZi jusqu’à Clausewitz en passant par Machiavel, sans compter nos gloires nationales comme Hubert Lyautey et Charles de Gaulle. Nier cette relation qui se situe nécessairement au niveau stratégique, point de rencontre du pouvoir politique et de son bras armé – et non d’une prothèse -, c’est refuser toute dimension politique au métier de soldat et le soumettre dans un rôle de mercenaire, au lieu de le subordonner à l’égal des autres forces contributrices de l’Etat, qu’elles soient d’ordre technique, économique ou financier. Dissocier ainsi la survie de la Nation entre une Sécurité qui serait assurée par les seuls organes civils du pouvoir et une Défense qui serait confiée à un corps militaire spécialisé fait courir le risque, comme notre histoire l’a prouvé à plusieurs reprises, de mettre « la patrie en danger ». Si la charge du Soldat est technique dans sa réalité, son essence même est d’ordre politique et sa conception relève du domaine stratégique. Le nier relève à la fois d’une profonde méconnaissance de notre histoire et d’une totale ignorance stratégique.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dernières décennies ont à la fois révélé et aggravé le phénomène de dénaturation de la « chose militaire » après la fin de la guerre froide. La bascule géopolitique et le sommeil stratégique qui s’ensuivit dans les années 1990-2000 ont aggravé une situation déjà délétère, réduisant à presque rien une réflexion stratégique dépourvue de matière et figeant un peu plus une doctrine devenue obsolète. Les uns – politiques – se réfugiaient dans un déni géopolitique et sécuritaire, les autres – militaires – se confortaient dans un prudent attentisme en s’employant à sauver l’essentiel d’un appareil échantillonnaire et de savoir-faire opérationnels. Paradoxalement, le résultat de trente ans de désintérêt stratégique était que l’armée – neutralisée &#8211; était devenue en quelque sorte « inoffensive ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La métamorphose de la violence</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le même temps et sans qu’on y prêtât une attention suffisante, la violence se métamorphosait d’un état visible et solide à un état informe et gazeux, un peu effrayant et qui ne donnait à personne l’attrait de s’y impliquer ; cette transformation insidieuse devait réveiller ce qu’on appelait jadis « la guerre » et la faire sortir de son lit. Cette tentation de « guerre globale » est vieille comme les sociétés où la violence quelle qu’elle fut, a toujours été manipulée par les opposants et les agresseurs. Seulement, grâce à la supériorité de l’armée permanente et à son monopole de la force armée, personne n’était encore parvenu à la contourner et à la tenir en échec. Nous avons changé de monde ; les moyens et méthodes dont disposent les adversaires sont désormais d’une autre nature et échappent (pour l’instant) à la boîte à outils d’une armée classique. Il s’agit évidemment, non pas du seul terrorisme <em>low cost</em>, mais d’une adversité développée dans la totalité du spectre technique, en particulier en exploitant la <em>révolution numérique</em> et tout ce qui découle des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Ce domaine de la technologie étendant aujourd’hui son emprise sur la totalité des activités humaines, l’utiliser pour « faire la guerre » revient non pas à opter pour une « guerre hybride » &#8211; qui ne serait qu’un mélange de guerre classique et de lutte d’influence où l’on pourrait rationnellement répartir les rôles et séparer les taches &#8211; mais bien une guerre « globale » affectant la société tout entière, dans toutes ses activités et à travers tous ses centres nerveux. La guerre militaire a été surclassée par la guerre numérique, thèse récemment soutenue par Giorgiano da Empoli, l’auteur des <em>Ingénieurs du chaos</em>, dont elle n’est désormais qu’un aspect, certes redoutable mais partiel voire secondaire. Comme l’explicite la doctrine Guerassimov, du nom de l’inamovible chef d’état-major russe, la guerre militaire, aussi spectaculaire et dramatique soit-elle, n’est plus décisive : le vrai combat se passe ailleurs, sur Internet, les réseaux sociaux, les flottes et drones fantômes, les câbles sous-marins, les satellites de communication, les <em>fake news</em> politiques, les cyber-attaques, etc. La liste n’est pas exhaustive et s’allonge chaque jour. Et il sera problématique de faire rentrer ce diable polymorphe dans sa boîte !</p>
<p style="text-align: justify;">Dans ces conditions proprement révolutionnaires d’un point de vue polémologique, il n’est pas très surprenant que la réflexion stratégique soit en panne ; les circonstances troubles et incertaines ne sont pas engageantes d’autant qu’elles perturbent et désorientent ce que l’on doit attendre (et exiger) du pouvoir politique, à savoir une vision du monde et un cap à tenir dans la tempête. Il y a en effet un lien déterminant entre l’orientation politique et l’analyse stratégique ; si celle-là reste floue voire versatile, celle-ci n’a pas de prise sur les circonstances et se réduit à un commentaire de l’actualité. C’est ce à quoi nous assistons quotidiennement. Chaque fois dans notre histoire qu’il y eut discordance entre le pouvoir politique et le haut commandement, il faut en chercher la cause à la fois dans l’inconstance du premier et la rigidité du second. Juin 1940 en est une illustration flagrante où la France ne survécut que par la concentration des deux entités sur la seule tête du Général de Gaulle. La rébellion des généraux d’Alger en avril 1961 résume assez bien cette distorsion à partir du moment où un nouveau pouvoir politique instauré en pleine guerre d’Algérie approuve (discours de Mostaganem en 1958) puis modifie radicalement (l’Algérie indépendante de 1961) les buts de guerre et donc les raisons de l’engagement militaire. En revanche, l’analyse de la guerre froide et l’ambition affichée en 1960 pour la France d’y prendre une place singulière permettent et entraînent une conception stratégique originale et cohérente, celle de la dissuasion « du faible au fort » à laquelle peuvent adhérer logiquement les militaires, placés ainsi au cœur du sujet mais dans une légitime subordination au politique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le « bras armé » du pouvoir politique</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On l’a dit, les circonstances ont changé, le monde est entré dans une époque de rupture sans doute aussi profonde que celle qui donna naissance aux <em>Temps modernes</em> au XVI<sup>e</sup> siècle, et la guerre est sortie de son lit pour se répandre sur toute la largeur du spectre. Dans ces conditions, la pensée stratégique ne peut que se borner à échafauder des hypothèses, ce que nos praticiens appellent malencontreusement des scénarios. La seule alternative à cette déshérence serait que le pouvoir politique, pourtant englué dans des efforts désespérés pour sa propre survie, s’élève au-dessus de la mêlée et cherche à redéfinir l’essentiel de sa raison d’être, à savoir quelle doit être -quelle peut être &#8211; la place de la France dans ce nouvel âge de l’humanité. Il ne peut le faire seul, prisonnier qu’il est à la fois des idées reçues (son idéologie), des groupes de pression environnants et du temps court qui lui est imparti. De nos jours et dans l’état de complexité dans lequel se trouvent nos sociétés, un forum élargi aux diverses disciplines de la connaissance et de l’action serait nécessaire pour éclairer et orienter la vision collective. Au sommet de cet organisme, qui pourrait prendre la forme d’un <em>Conseil National de Sécurité</em>, j’y vois un quatuor majeur formé du militaire, du diplomate, de l’économiste et du sociologue représentant chacun le stratège, le géopoliticien, le technicien et « l’humaniste », c’est-à-dire les divers pôles d’analyse dont la cohérence peut ouvrir au politique les voies et perspectives d’un axe central.</p>
<p style="text-align: justify;">La responsabilité suprême du pouvoir politique est donc de s’engager sur une voie, de la faire légitimer par la Nation d’une façon ou d’une autre, puis de constituer une architecture dans laquelle les diverses parties civiles et militaires auront le soin de tirer l’essentiel et de proposer des hypothèses pour l’action. Tel est l’ordre logique des choses et le nécessaire « mélange des genres » auquel on se refuse pour des raisons de prérogatives irréalistes. Dans cet esprit, décider de doubler le seul budget de la Défense en cinq ans sans renouvellement du concept et de la doctrine, sans plan ni intégration des forces adaptés au contexte, relève de la précipitation et d’un court termisme par nature dépassé par les événements. Pour revenir à la question initiale, le couple du politique et du soldat n’existe, comme tous les couples, que par sa « communauté » et par les preuves qu’il donne de sa viabilité voire de son efficacité. Or celle-ci exige aujourd’hui, pour être tangible, non seulement d’éviter un face à face caricatural et réducteur mais d’engager une véritable mixité. Car la Défense « en soi » n’a plus de réalité. Comme nous l’avons évoqué plus haut, sans se dissoudre dans le spectre large de la nouvelle adversité, elle doit se subordonner aux exigences de la Sécurité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un système de Sécurité intégré</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C’est donc dans ce concept élargi de Sécurité qu’il faut intégrer la Défense et ceux qui la servent. A quoi servirait un outil militaire auquel « il ne manquerait pas un bouton de guêtres », comme en 1870, s’il n’était étroitement coordonné aux mesures de sécurité qui s’imposent face à la multitude des attaques dont le pays est l’objet ? Dès les années 1990, il eut été souhaitable qu’on s’emparât en haut lieu du concept de crise pour en dérouler la logique sécuritaire au lieu de le mépriser d’un revers de main ; on aurait alors anticipé, voire empêché, que se développe pratiquement sans obstacle cette ambiance de guerre globale dans laquelle nous pataugeons aujourd’hui sans savoir comment s’en dépêtrer ni par quel bout tenter de s’y opposer. Avoir maintenu, comme on l’a fait sciemment, la distinction formelle entre paix et guerre entraînait naturellement deux conséquences également problématiques : la réduction des Armées à un outil symbolique strictement cantonné dans sa fonction opérationnelle, sorte de Ligne Maginot miniature ; l’éloignement de celles-ci, sauf cas très particuliers, de la fonction sécuritaire, pourtant essentielle voire vitale en situation de guerre hybride. On s’apprêtait donc, non seulement à n’être plus capable d’assurer la Défense militaire du pays (ou de ses approches) mais surtout à laisser contourner la dissuasion et livrer ainsi le pays aux méfaits d’insécurités multiples et installées.</p>
<p style="text-align: center;">*</p>
<p style="text-align: justify;">C’est donc à un véritable changement de mentalité qu’il faudrait procéder, d’une part pour réintégrer la Défense dans la Sécurité, d’autre part pour sortir les militaires d’une conception trop étroite de leur métier et de leur fonction dans la politique nationale. Il faut qu’ils se rendent compte que la guerre nouvelle, telle qu’elle se déroule de nos jours dans tous les domaines, risque de se passer sans eux, toujours obsédés par une vision surréaliste du Désert des Tartares. La guerre qui s’annonce dans sa diversité ne peut qu’affaiblir encore un pouvoir politique aux abois. En rétablir le concept dans toute sa dimension désormais inévitable rétablirait la fonction militaire à hauteur de sa mission nationale et, par-là, renforcerait les fondements et la crédibilité du pouvoir politique. Outre l’équilibre des pouvoirs en démocratie se trouve la complémentarité des fonctions au centre du système politique. C’est la seule manière de pouvoir « gagner la guerre avant la guerre », selon l’heureuse formule d’un précédent chef d’état-major des Armées.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>Un monde qui se cherche, par Jean-Marie Dedeyan</title>
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		<pubDate>Wed, 21 Jan 2026 10:42:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualités]]></category>

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		<description><![CDATA[Nous publions, avec l&#8217;aimable autorisation de l&#8217;auteur, un article intitulé &#171;&#160;Un monde qui se cherche&#160;&#187; écrit par Jean-Marie Dedeyan, ancien professeur associé des Universités et Vice-Président de la Fondation Charles de Gaulle. Accéder à la publication Cet article a originellement été publié dans la lettre d&#8217;EuroDéfense-France, n° 91, janvier 2026.]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<div class="publications_book"><a title="Un monde qui se cherche" href="http://www.societestrategie.fr/wp-content/uploads/2026/01/jean-marie-dedeyan-un-monde-qui-se-cherche-202601.pdf" target="_blank"><img class="alignnone size-full wp-image-36" src="http://www.societestrategie.fr/wp-content/uploads/2026/01/jean-marie-dedeyan-un-monde-qui-se-cherche-202601-cover.png" alt="Un monde qui se cherche" width="200" height="283" /></a></div>
<p>Nous publions, avec l&rsquo;aimable autorisation de l&rsquo;auteur, un article intitulé &laquo;&nbsp;<a href="http://www.societestrategie.fr/wp-content/uploads/2026/01/jean-marie-dedeyan-un-monde-qui-se-cherche-202601.pdf" target="_blank">Un monde qui se cherche</a>&nbsp;&raquo; écrit par Jean-Marie Dedeyan, ancien professeur associé des Universités et Vice-Président de la Fondation Charles de Gaulle.</p>
<p style="text-align: right;"><a href="http://www.societestrategie.fr/wp-content/uploads/2026/01/jean-marie-dedeyan-un-monde-qui-se-cherche-202601.pdf" target="_blank">Accéder à la publication</a></p>
<p><em>Cet article a originellement été publié dans la <a href="https://www.eurodefense.fr/articles/198677-defense-europeenne-no-91-janvier-2026" target="_blank">lettre d&rsquo;EuroDéfense-France, n° 91</a>, janvier 2026.</em></p>
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		<title>ACTUEL 77 – La fin des illusions ?</title>
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		<pubDate>Mon, 15 Sep 2025 11:33:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Les générations du XXe siècle ont été enrôlées pour servir les illusions propagées par les totalitarismes des deux bords, conçus peut-être pour la grandeur et le bonheur des peuples mais conduits rapidement vers la misère et la dévastation de l’humanité. Ces générations ont payé très cher leur naïveté, leur aveuglement et leur soumission. L’histoire est-elle [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Les générations du XX<sup>e</sup> siècle ont été enrôlées pour servir les illusions propagées par les totalitarismes des deux bords, conçus peut-être pour la grandeur et le bonheur des peuples mais conduits rapidement vers la misère et la dévastation de l’humanité. Ces générations ont payé très cher leur naïveté, leur aveuglement et leur soumission. L’histoire est-elle condamnée à se répéter, non comme une « farce » selon Marx mais comme une perpétuelle tragédie ?</p>
<p><span id="more-6673"></span></p>
<p style="text-align: justify;">En cet été 2025, il semble bien que nous ne soyons pas au bout des multiples surprises que nous dispensent, l’une après l’autre et en mode crescendo, ces nouveaux temps stratégiques. Finiront-elles par avoir raison – c’est le mot qui convient – des illusions que nous entretenons sur ce monde depuis plus de trente ans ? La « <em>draperie des illusions</em> », comme le disait Lévinas, est le rideau de théâtre qui masque mal la scène où des acteurs médiocres surjouent la pièce de nos abandons. Sans chercher à remonter aux calendes grecques, le monde d’avant s’était construit sur des réalités, celles – géopolitiques &#8211; qui découlaient de l’accord de Yalta et du partage des dépouilles, celles &#8211; idéologiques &#8211; qui confrontaient deux systèmes de pensée et d’organisation socio-politique antagonistes et, donc, incompatibles. C’était tranché, clair et net, et cela devait s’inscrire dans la durée.</p>
<p style="text-align: justify;">La fin « surprise » de cette guerre froide, si peu anticipée et si mal interprétée, n’a fait qu’entraîner une série de lectures du monde, toutes biaisées et erronées, dont les discordances ont alimenté en continu le spectre d’une « crise », dans lequel s’inscrit une énième <em>métamorphose de la violence</em>. Pour entrevoir le mécanisme de celle-ci, aussi bien que pour mesurer son étendue, un inventaire paraît nécessaire qu’on ne trouve qu’à peine ébauché par les observateurs avertis du phénomène. Il faut dire, à leur décharge, que, dans le monde tel qu’il est, la liste des utopies, mensonges, farces et attrapes dont nous sommes abreuvés est longue comme une nuit de cet hiver stratégique dans lequel nous sommes comme anesthésiés.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La « fausse sortie » de la guerre</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La première illusion que Poutine et quelques autres du même acabit viennent de jeter aux oubliettes est celle de la « sortie de la guerre » et de la fin de l’Histoire. On nous a tant rebattu les oreilles d’un monde où le « doux commerce » et les « droits humains » devaient pacifier nos mœurs que beaucoup ont fini par y croire, parmi nos dirigeants hélas et pour une partie de la jeunesse d’alors, héritière de Mai 68 et enchantée d’un avenir jugé si prometteur. C’est pourquoi nous avons abandonné toute réflexion stratégique, gelant notre doctrine de défense sur un concept de dissuasion devenu inapproprié et évitant de l’envisager en termes de sécurité à l’échelle européenne. Pour avoir rêvé d’un monde utopique et bienfaisant, nous sommes rattrapés par la réalité complexe de menaces diffuses auxquelles notre impéritie nous empêche de faire face. Le concept de dissuasion nucléaire auquel on se raccroche comme à une branche ultime a été mis à mal à plusieurs reprises par nos dirigeants : l’abandon de deux composantes, Albion et Hadès, ont d’abord fragilisé l’édifice ; c’est ainsi qu’en supprimant l’armement préstratégique de l’armée de Terre, celle-ci a été désaccouplée de la dissuasion, dissociée de sa mission première de défense du territoire et entraînée dans des aventures extérieures malencontreuses ; la « suspension » de la conscription a, de fait, rompu l’alliance décisive entre le peuple et l’exercice de la défense. Ce que le Général de Gaulle avait construit avec tant de détermination – restaurer la stature mondiale et assumer le siège de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations unies par l’accession à la puissance nucléaire – se révélait être à la merci d’ajustements tactiques et de calculs politiques : la dissuasion française était une illusion, pourtant soigneusement entretenue par les tenants du dogme et dissimulée par les « récitants » stratégiques.</p>
<p style="text-align: justify;">La réalité est plus prosaïque : les superpuissances nucléaires, par toute une série d’accords portant sur les armements, ont fixé le seuil nucléaire à un niveau tel qu’ils demeuraient libres d’agir dans les autres champs conflictuels, rendant ainsi inopérantes les puissances de second rang, incapables – ou refusant – de les suivre dans toute la largeur du spectre, là où s’exerce impunément la diversité des rapports de forces. Nous avons bâti notre défense sur des circonstances reconnues mais nous l’avons entretenue sur une fable. Le retour aux réalités est douloureux, il va exiger une révision doctrinale profonde et, pour ce faire, la relance d’une « pensée stratégique » à l’abandon. Nous rendre aux évidences devrait nous inciter à retrouver la voie d’une « stratégie globale », où tous les paramètres actuellement en tension seraient pris en compte et combinés, en évitant de mettre « tous les œufs dans le même panier ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les dérives de l’Etat-providence</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non moins préoccupante dans la liste de nos illusions, encore que placée à l’autre bout du spectre, la prodigalité de l’Etat, entraîné à une redistribution de richesses supérieure à leur production dans le pays – de l’ordre de 5% du PIB – conduit à la faillite programmée des finances publiques. Le courant politique de la « social-démocratie » est au cœur de cette dérive car, par sa modération apparente et l’attrait qui en résulte, il a facilité la confusion entre les vessies et les lanternes. Propagateur d’une vision de l’homme largement empruntée aux idées rousseauistes (Jean-Jacques) et défenseur d’une conception sociale fondée sur la généralisation de la classe moyenne, il a accédé au pouvoir politique et appliqué son programme au nom des grands principes républicains, l’égalité en premier ressort. Ce nivellement s’est fait naturellement par le bas, par la dégradation de l’enseignement, par la désaffection pour les « valeurs », le mérite, l’effort, le respect, la morale civique. En application de ces principes démagogiques, l’équilibre de l’édifice philosophique et social sur lequel s’étaient construites nos sociétés européennes a été déstabilisé, des failles se sont révélées dans lesquelles se sont introduits les multiples et dangereux prédateurs de notre temps. Les « déconstructeurs » sont à l’œuvre depuis au moins cinquante ans et ont fait « table rase » de tout ce qui ressemblait à un « ordre » raisonnable et humaniste ; il en résulte un champ de ruines socio-politique au milieu d’un désert industriel. Après les « trente glorieuses » de la reconstruction, nous nous sommes offert les « trente piteuses » de la déconstruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> Le fiasco européen</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans un élan raisonnable et savamment calculé, les pays européens de l’après-guerre ont fait « marché commun », en se gardant bien d’aller trop loin dans leur unité, notamment politique, en raison d’un lourd passif historique. Le résultat fut longtemps remarquable, jusqu’au moment où les données initiales ont commencé de changer : la sécurité d’abord, garantie par l’Alliance atlantique et assurée par le bouclier américain ; l’abondance des matières premières et des sources d’énergie ensuite ; la concurrence enfin, libre mais respectueuse des règles communes. Les pays de l’Union ont colmaté les brèches avec des expédients à mesure des événements mais lorsque le lâchage américain et l’adversité russe se sont révélés, cette Europe-là s’est trouvée impuissante. Croyant sauver le confort de leur vassalité, les Européens sont allés à trois reprises faire allégeance au « maître » américain : lors du sommet du NATO en promettant de doubler leur effort de défense, lors d’une « partie de golf » écossaise en se soumettant à des « tarifs » de 15%, lors d’une réunion des tributaires à Washington pour tenter de sauver l’Ukraine. Quelle déchéance et quelle honte pour cette Europe si fière de sa réussite économique et de ses valeurs démocratiques ! Prise dans l’étau des néo-empires, incapable par méfiances réciproques de s’entendre sur l’essentiel, minée par ses « cinquièmes colonnes », l’Europe est l’ombre crépusculaire de ce qu’elle a cru être, une trahison des promesses des Pères fondateurs. Dans cette descente aux enfers, prenons garde à ne pas ranimer les querelles millénaires, notamment celle qui, depuis les origines, a vu s’affronter deux conceptions divergentes, celle du « royaume franc » opposé à « l’empire germanique ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> L’illusion universaliste</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La mondialisation des années 2000 nous a au moins appris une chose, c’est que l’humanité est diverse et que, malgré les courants consuméristes porteurs de nivellement, elle le restera culturellement et idéologiquement. Le courant mondialiste a, en effet, réveillé les singularités culturelles et entraîné partout de fortes réactions nationalistes, celles en particulier de pays malmenés par l’Histoire et qui, par esprit de vengeance, s’emploient à saper l’ordre existant sans rien proposer de nouveau et de bien convaincant. Le bilan provisoire de ces discordances se traduit par un multi-latéralisme brouillon où chaque « puissance » cherche et parvient &#8211; comme la Chine avec l’OCS &#8211; à fédérer les Etats en butte à l’ordre international sous couvert d’un anti-occidentalisme dirigé d’abord contre les Etats-Unis et, globalement, contre la plupart des Etats qui ont été et sont encore suspects d’impérialisme et de colonialisme : une lecture rétrograde de l’Histoire qui occulte toute vision moderne du monde et empêche tout effort de prospective commune. La réalité est que chaque camp se croit porté par l’universalisme de ses valeurs pour peu qu’il en ait et qu’à ce titre ces divers mondes paraissent inconciliables. Pour notre part, nous sommes bien obligés de reconnaître la permanence du vieil adage : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ; et le prosélytisme militant dont nous avons trop souvent et trop longtemps fait part à l’égard des « autres » devrait modérer les ardeurs. Contentons-nous de défendre les valeurs auxquelles nous croyons et qui nous constituent, en bref soyons « exemplaires » et, peut-être, serons-nous considérés avec plus de respect.</p>
<p style="text-align: center;"><strong> *</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On pourrait poursuivre cette liste des « belles idées » qui ont nourri nos illusions au tournant du XXI<sup>e</sup> siècle ; la plupart sont toujours à l’œuvre et nous empêchent de remettre les pieds sur terre. Nous pourrions, comme certains le préconisent, nous indigner ou même nous révolter ; ce serait aussi stérile que ruineux. Il nous faut plus simplement sortir de la léthargie, du rêve éveillé, en fait de l’immaturité. Etonnant de la part d’un peuple et d’un continent si anciens qu’ils ont écrit une bonne partie de l’Histoire et qui retombent dans une sorte d’adolescence irresponsable. Le réveil est nécessaire et doit être rapide, sinon la suite des temps s’écrira sans nous et elle risque alors de se révéler peu soucieuse de l’humain, du social et de la « vertu ». Mais ce réveil doit se faire sans ce lâche compromis qu’on invoque ici et là entre des idées vieilles d’un bon siècle et sans rapport avec notre post-modernité ; il doit se faire avec des idées neuves et un modèle totalement revisité. On ne construit pas du neuf avec du vieux, on ne fabrique pas d’autoroute sur un chemin tortueux, on ne désigne pas d’objectifs dans le brouillard. Sinon, ces illusions et d’autres se perpétueront, les orateurs du vide se succéderont et nous nous éteindrons comme une civilisation dévalorisée (au sens propre) et périmée (au sens de la date de péremption). Or, nous sommes encore nombreux à penser et à croire que nous avons collectivement encore des messages à transmettre au monde qui concernent l’avenir de notre humanité.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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		<title>ACTUEL 76 – De la sécurité de la France</title>
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		<pubDate>Wed, 16 Apr 2025 12:18:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[vincent]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Lettre ACTUEL]]></category>

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		<description><![CDATA[Sur ce sujet essentiel, on ne peut se contenter d’une analyse factuelle ; il faut remonter aux origines. Dès le début des années 1990, soit dans les premiers temps de l’après-guerre froide, la disparition de la menace soviétique a agi comme un filtre magique sur l’Europe occidentale et, plus généralement sur l’Alliance atlantique qui était organisée [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Sur ce sujet essentiel, on ne peut se contenter d’une analyse factuelle ; il faut remonter aux origines. Dès le début des années 1990, soit dans les premiers temps de l’après-guerre froide, la disparition de la menace soviétique a agi comme un filtre magique sur l’Europe occidentale et, plus généralement sur l’Alliance atlantique qui était organisée contre le menaçant Pacte de Varsovie. La « paix » était donc survenue et c’était une bonne surprise, tellement heureuse qu’on se mit à théoriser la « fin de l’Histoire » et les dividendes que les peuples allaient en tirer.</p>
<p><span id="more-6666"></span></p>
<p style="text-align: justify;">D’une certaine façon, cela était vrai et l’on eut été alors ridicule de jouer les matamores ou les Cassandre. Cela dit, la véritable question n’était pas posée, du moins pas officiellement : la disparition de la « menace » entraînait-elle nécessairement la paix ? On aurait dû relire Raymond Aron : si la guerre était effectivement « improbable », la paix n’en était pas pour autant « possible ». Pour une raison simple qu’on ne voulut point voir à l’époque : c’est que le monde, coincé dans cet état de ni-ni (ni-guerre, ni-paix) se condamnait à une situation stratégiquement indéfinie et peu analysée qui était celle de la crise. Et c’est bien là que le bât blessait : la menace disparue, allait-on pour autant vivre en paix compte tenu des nombreux domaines où se développaient à la fois l’incertitude, les vulnérabilités et les failles ? C’était avéré notamment dans les secteurs où intervenaient les nouvelles technologies, lesquelles ouvraient des champs entiers aux diverses agressivités qui n’avaient plus à s’employer sur leurs terrains de prédilection guerriers.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette incertitude et dans le nouveau confort que donnait l’illusion d’une paix jugée comme définitive, non seulement toute perspective d’un possible effort de défense fut révoquée, mais surtout toute analyse suggérant un déport de la réflexion stratégique d’un concept de « défense » stricto sensu vers celui plus global de « sécurité », qui entrevoyait d’y regrouper des notions qui dépendaient alors de l’économie, de la technologie, de la sociologie, de la communication, du renseignement, etc., fut balayée d’un revers de la main. Sous prétexte et par crainte d’un insupportable mélange des genres, en particulier du civilo-militaire, on se ferma toutes les issues de secours pour pallier la multitude d’effets nocifs des crises qui se déclenchaient dans tous les domaines. Le <em>Livre blanc</em> sur la Défense de février 1994 fut l’illustration de ce déni de réalité.</p>
<p style="text-align: justify;">Plus de trente ans après l’irruption de ces phénomènes, il nous faut concéder que nous avons alors eu grand tort, non seulement d’avoir sacrifié notre appareil de défense sur l’autel de la facilité, mais surtout de n’avoir pas compris que la « menace » n’est pas la condition nécessaire et suffisante pour adopter une posture de « sécurité ». La responsabilité politique d’un pays oblige, quelles que soient les circonstances, à se mettre en situation de protéger le territoire et la population de toute agression, quelle que soit sa nature et comme en faisait obligation l’Ordonnance de 1959 portant sur la définition et l’organisation de la Défense. En se focalisant sur l’absence de menace militaire pour baisser la garde de sa Défense, la France a en réalité sacrifié sa sécurité, contournée par ailleurs dans ses autres domaines de vulnérabilité. C’est dans cet esprit qu’il convient de revisiter un appareil de <em>Défense</em> compris et compatible avec un dispositif général de <em>Sécurité</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Hormis les forces de dissuasion nucléaire demeurées justement « en état », les forces dites conventionnelles réduites a minima par la raréfaction des ressources (finances et effectifs) n’eurent d’autre choix que de s’aguerrir dans des opérations extérieures, souvent justifiées sur le moment mais toujours sans issue militaire compte tenu de la nature politique des conflits considérés. De là une <em>distorsion</em> entre une doctrine de dissuasion qui a toujours vocation à sanctuariser le territoire national et un appareil de forces éparpillé à travers le monde. Dans le contexte de 2025, cette situation n’est plus tenable. La France doit, pour assurer sa sécurité, retrouver la cohérence de son système de défense et revenir sur les fondamentaux de sa doctrine originelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Celle-ci a toujours eu trois volets dans le concept de défense globale établi au début des années 1960 : une force de dissuasion nucléaire, une défense opérationnelle du territoire, un corps d’intervention ; les trois armées participant, à due compétence, à chacun de ces volets. La conscription permettait alors de couvrir largement les besoins en effectifs de l’une (Armée de Terre) comme des deux autres. Et c’est par la volonté affirmée par le politique de maintenir le duo dissuasion-conscription que les Armées – l’armée de Terre essentiellement – s’efforcèrent de proposer un modèle d’armée qui avait tout de la quadrature du cercle ; des lois de programmation fondées sur ce principe (1990-1993, 1992-1997), mais en décalage avec les mots d’ordre pacifistes, se heurtèrent aux réalités financières et les Armées furent contraintes de diviser par trois un modèle désormais insoutenable.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une architecture nouvelle de Défense</strong></p>
<p style="text-align: justify;">On peut considérer l’impéritie des trente dernières années comme une chance pour la défense française. Malgré des réformes incessantes, surtout liées à la professionnalisation d’une part, à la participation à l’OTAN et au corps européen d’autre part, nous avons maintenu notre système en modèle réduit, échantillonnaire selon certains. La page n’est pas entièrement blanche, mais à défaut de temps les marges de manœuvre existent. Il ne s’agit pas ici de constituer un dossier d’état-major complet, mais d’indiquer quelques grandes lignes de ce que pourrait être un système cohérent, c’est-à-dire correspondant à la fois à nos besoins propres de sécurité et aux exigences d’une solidarité européenne de défense.</p>
<p style="text-align: justify;">Trois étapes paraissent nécessaires et au moins un quinquennat – avec une loi de programmation réaliste &#8211; pour remettre en ordre l’ensemble du système. La première consiste à mes yeux à « resanctuariser » le territoire national et à affecter à sa protection la totalité des énergies et des moyens : faire en sorte qu’il soit « inviolable » dans la troisième dimension et dans nos approches maritimes avec la garantie absolue, en arrière-plan, de la dissuasion exercée par les deux composantes des forces nucléaires. Cela suppose la constitution d’un « dôme de fer » anti-aérien, anti-balistique et anti-cyber au-dessus des centres névralgiques et des zones d’intérêt stratégique. En parallèle, la surveillance maritime notamment sur les voies d’accès aux complexes portuaires doit être densifiée.</p>
<p style="text-align: justify;">La deuxième étape concerne ce que l’on a longtemps appelé, par excès, la « défense opérationnelle du territoire ». La déflation des années 1990 a entraîné un abandon de centaines de garnisons dont les militaires non seulement occupaient le paysage mais rendaient, le cas échéant, d’utiles services aux collectivités territoriales. Sans ressusciter la conscription ni vouloir peindre la France en kaki, un réarmement territorial paraît indispensable pour protéger la population des défis contemporains, catastrophes naturelles, accidents industriels et autres problématiques collectives contre lesquelles les autorités sont démunies. Un « service militaire volontaire » de six mois exécuté dans le département ou à proximité, comprenant une formation militaire de base, une éducation physique, une instruction technique élémentaire et, enfin, une capacité à intervenir à la demande des préfets et sous l’autorité des responsables militaires, paraît être le meilleur compromis entre la sécurité nationale et la cohésion sociale. L’hébergement comme l’(auto)-encadrement peuvent trouver des solutions locales simples avec les moyens actuels. Quant à la charge financière, elle serait répartie au prorata des bénéficiaires. Enfin, un « service volontaire » ne se conçoit pas sans contreparties : priorité à l’engagement dans les Armées, permis de conduire, etc. Cette « Garde nationale » pourrait évoluer entre 30 000 personnels initialement et 80 000 en régime normal, soit environ 800 effectifs en moyenne par département.</p>
<p style="text-align: justify;">La troisième étape concerne les forces proprement dites qui, stationnées aux frontières, seraient en mesure de se déployer aux approches du territoire national en cas d’agression d’un ou plusieurs de nos voisins. Non pas un « corps de bataille », sans cohérence avec la stratégie de dissuasion et dont la reconstitution « à l’ancienne » serait aussi coûteuse qu’inutile, mais un corps d’intervention de six à huit brigades, toutes hypervéloces et blindées pour la plupart mais avec des équipements légers (modèle Griffon). Là encore, la page n’est pas blanche et il suffit, sans révolution, de faire monter en puissance l’outil existant. Rien n’interdit, par solidarité et en fonction des accords d’assistance mutuelle tant de l’OTAN que de l’UE, de déployer par exemple en Allemagne et/ou en Pologne une ou deux brigades en soutien des forces nationales locales. Cela a été fait pendant la Guerre froide où un corps d’armée français stationnait en République fédérale avec, au pire, mission de livrer un combat retardateur contre l’éventuelle agression des forces du Pacte de Varsovie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La solidarité européenne</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Tant que les Etats-Unis ne se sont pas prononcés quant à leur engagement européen et donc à l’avenir de l’OTAN, tout échafaudage d’une « défense européenne » semble prématuré. Mais il vaut mieux prendre les devants au cas où, probable, les Américains réduiraient sensiblement leur participation (voir <a href="/?actuel=leurope-enfin-liberee" target="_blank">ACTUEL 75</a>). Dans cette hypothèse, la position géographique des Etats européens face à la « menace » russe est primordiale. Si le Portugal est peu concerné, en revanche la Moldavie et les pays baltes sont dans une position critique. Pour simplifier, on peut établir deux catégories : les pays du front et les pays en deuxième voire troisième rideau. Selon leur position, les appareils de défense et de sécurité doivent être distincts : des corps de bataille aux frontières orientales, des forces de sécurité et d’intervention au cœur du continent. Inutile donc de s’efforcer de constituer une « armée européenne » homogène à l’image des coalitions des XIX<sup>e</sup> et XX<sup>e</sup> siècles où chacun apporte sa contribution au prorata de ses moyens. La grande difficulté de cette option se trouve dans les spécificités opérationnelles de chaque armée qui interdisent en fait l’amalgame européen et contraignent à un partage des taches particulièrement précis.</p>
<p style="text-align: justify;">En revanche, plusieurs fonctions-clés doivent être mutualisées en priorité : une capacité de commandement (dont le C4I…), celle de renseignement opérationnel, celle de logistique et celle de couverture air-espace. Elles devraient toutes pouvoir se décliner à partir des capacités actuelles de l’OTAN et, le cas échéant, être complétées ou redéployées selon l’attitude américaine. Comme indiqué ci-dessus, rien n’interdit la présence de forces de réassurance dans les pays du front, par souci de solidarité, pour compléter un dispositif ou pour expérimenter des équipements.</p>
<p style="text-align: justify;">La question du rôle de la dissuasion nucléaire française se pose évidemment dans un tel dispositif. Il paraît clair – depuis toujours – que la situation géographique de la France en Europe l’oblige à élargir le champ de ses intérêts vitaux. Ce qui fut considéré pendant la Guerre froide conserve toute sa pertinence. Et ce n’est pas une affaire de moyens : avec environ trois cents têtes nucléaires délivrées par un nombre suffisant de vecteurs, la France a largement les armes nécessaires pour assurer une dissuasion « tous azimuts ». Cette capacité de dissuasion nucléaire appartient exclusivement au pouvoir politique français et n’est donc pas partageable, ni en termes de décision ni en matière de stationnement. Cela dit, des accords bilatéraux – par définition secrets – peuvent être établis avec d’autres pays européens dont la sécurité peut apparaître comme « vitale » pour la France. Mais, s’agissant de la dissuasion, moins on en parle, mieux cela vaut en termes d’incertitude et donc de crédibilité.</p>
<p style="text-align: justify;">En conclusion, la France demeure la pièce maîtresse de la sécurité européenne, par sa position géographique, sa dotation nucléaire, ses intérêts politiques et économiques, ses valeurs de droit et de liberté. A ces titres divers, elle se doit d’être exemplaire et de se mettre dans les meilleurs délais en posture de sécurité, seule à même d’encourager une articulation efficace des moyens de défense de ses partenaires européens et de décourager toute tentative d’ingérence ou d’agression d’un acteur extérieur.</p>
<p style="text-align: right;">Eric de La Maisonneuve</p>
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