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Journal de la guerre 10

J + 42 – 9 avril 2022

J’utilise cette brève « pause opérationnelle » dans les combats en Ukraine pour faire un retour en arrière, un point politico-stratégique sur le destin de cette guerre où se joue, non seulement le « sort de l’Europe » comme je l’avais titré dans ACTUEL 62, mais plus certainement le sort de l’Occident et, au-delà, celui du monde que nous disons moderne. Sans oser être péremptoire, cela me semble assuré tant l’Ukraine n’est que le symbolique « schwerpunkt » – le point dur – d’une histoire planétaire qui manifestait de trop nombreux hoquets depuis une vingtaine d’années. L’arrivée au pouvoir en 1999 d’un certain Vladimir Poutine, ancien et modeste « barbouze » du KGB, donne le premier signal d’un dérèglement du monde annonciateur d’une histoire imprévisible. Le 11 septembre 2001 en est le deuxième marqueur qui désorienta les Américains de leur trajectoire et les entraîna sur la fausse piste moyen-orientale où ils se perdirent. Depuis, et surtout avec les démonstrations désastreuses de l’Irak en 2003 puis de l’Afghanistan pendant vingt ans, la situation s’est partout dégradée : les subprimes suivis de la crise financière de 2008 qui sema le doute sur la solidité du capitalisme américain, le terrorisme islamique qui répandit l’incertitude dans les démocraties. Tous les ingrédients d’une crise mondiale – affirmation des dictatures, fuite en avant financière, échecs militaires, ébranlements démocratiques – étaient ainsi rassemblés et n’attendaient qu’une occasion pour se déchaîner. L’élection de Volodymyr Zelensky à la tête de l’Ukraine, son souci de suivre les orientations européennes et démocratiques de Maïdan comme sa connivence avec les Etats-Unis furent les gouttes d’eau qui firent déborder la fureur russe. Le point d’incandescence a été atteint à l’automne 2021, puis le pacte sino-russe du 4 février lors de l’inauguration des Jeux d’hiver à Pékin a scellé le sort de l’Ukraine.

Nous y sommes. Et le pire est devant nous car, lorsque l’engrenage de la guerre est activé, plus personne n’est en mesure de l’arrêter. Et ce pire sera très probablement nucléaire car, contrairement aux mythes entretenus sur la dissuasion – sorte d’utopie raisonnable -, l’arme nucléaire est d’abord une « arme » avant que d’être nucléaire. Et, comme toute arme, si elle est décisive, aucun acteur stratégique acculé à la défaite, ne peut résister à l’employer ; surtout si son « but de guerre » consiste dans l’anéantissement de l’Autre : « Ukraina delenda est » à la manière de Caton l’Ancien citant Carthage. C’est pourquoi je répète que le pire est à venir. A cet égard, on entend dire ici et là que les peuples ne laisseront pas se réaliser un tel forfait. C’est tout simplement oublier que ce ne sont pas les peuples qui décident de l’Histoire mais les « Hommes », ceux qui possèdent le pouvoir, qui ordonnent et auxquels on obéit, soit qu’on adhère à leur mégalomanie soit qu’on soit pétrifié par la peur. Et ces « Hommes » savent pertinemment l’histoire qu’ils écrivent, une histoire accouchée dans la douleur, la ruine, la terreur. Sinon, disent-ils, les humains sont ingouvernables, notamment en démocratie où ils imaginent naïvement détenir du pouvoir et vouloir en jouir ! Si les démocraties ont pour vocation de libérer les opinions, les dictatures se donnent la mission de les façonner : les peuples anesthésiés ne bougent pas !

Inutile donc de revenir sur les causes immédiates de la guerre et sur les torts, sans doute partagés, des Russes, des Ukrainiens, des Américains, de l’OTAN, sans compter quelques autres. Il est étonnant, à cet égard, d’écouter les commentaires de tous ces « experts » qui reconstruisent l’histoire et désignent savamment les coupables. Il me semble plus pertinent (et plus modeste), alors que la suite des opérations demeure indécise, de s’escrimer à tirer les enseignements des diverses « fausses routes » qui ont facilité et accompagné le déclenchement de l’« opération militaire spéciale » du 24 février. Pour dire vrai, si certains réflexes ont été sains, les réflexions ne sont toujours pas à la hauteur de l’événement.

En matière de renseignement d’abord. On oublie trop souvent que sa qualité est, avec celles de la logistique et du commandement, un des facteurs clés de tout appareil militaire et, au-delà, de tout système politique. Être aveugle et sourd à notre époque mondialisée et informatisée condamne à l’isolement ou à la sujétion. De fait, la première observation qui s’impose est que le renseignement américain domine la scène du renseignement avec une telle supériorité technique qu’il serait présomptueux d’oser le négliger, mais qu’il n’est pas pour autant interdit d’avoir son propre réseau et une capacité de vérification. Qu’ils prêchent le vrai ou le faux, les services anglo-saxons sont incontournables et leurs « communications » font partie du jeu stratégique. Ils ont des yeux et des oreilles sur le front russe depuis des décennies et donc des idées précises sur les modes de conduite de la Russie. Les photos satellites, lorsqu’elles ne sont pas falsifiées, comme en 1990 et en 2003 en Irak, leur indiquent en temps réel les mouvements des forces russes, leur dispositif, leur composition, peut-être même leur capacité d’action.

La deuxième observation est l’état fractionné et insuffisant des services de renseignement des Etats européens. Outre la dépendance aux Américains pour le recueil, les Européens manquent d’analystes objectifs, capables d’appeler un chat par son nom et d’interpréter honnêtement leurs informations. Hormis dans les filiales des think tank d’outre-Atlantique, le climat anti-américain et donc pro-russe qui règne dans ce milieu oriente les soi-disant experts vers des analyses bienveillantes voire conciliantes ; l’ambiance pacifiste qui imprègne nos sociétés écarte par principe toute éventualité guerrière. Une guerre en Europe, vous n’y pensez pas ! Cela rappelle étrangement les télégrammes de l’Ambassadeur André François-Poncet qui alertait depuis Berlin sur les prémices de la guerre et qu’on faisait passer pour un antihitlérien primaire. Le problème du renseignement européen est sa dispersion : les Anglais jouent avec les « five eyes », les Français ont un embryon de dispositif technique et les autres se débrouillent. Dans ce domaine où la souveraineté et le secret sont jalousement préservés, la répartition des tâches et le partage des informations, selon un protocole à négocier, seraient pourtant les étapes indispensables à franchir pour accéder à une esquisse de coordination de ce que pourrait être un futur système européen de renseignement.

S’agissant des « fausses routes » ensuite. J’en détecte trois : géopolitique, sécuritaire, européenne. Certes, cela fait beaucoup, mais si l’on a trop longtemps négligé le temps incertain des crises, on ne peut échapper à la cruauté du temps de guerre : il révèle la « nudité des baigneurs » lorsque la mer se retire. La fausse route géopolitique me paraît aveuglante : les esprits manichéens ont voulu passer d’une polarité à l’autre : bref unipolarisme américain, long bipolarisme des « deux supergrands », illusoire multi-polarisme du modèle onusien. En géopolitique, deux principes doivent nous guider : la tectonique des plaques continentales et donc impériales, toujours à l’œuvre ; la rivalité des empires continentaux contre leurs concurrents maritimes initiée après 1492, le fameux « heartland » de Mackinder ou l’île mondiale euroasiatique contre les îles périphériques. Ces « îles secondaires » – Angleterre, Amérique, Japon – ont dominé le monde à partir du milieu du XIXe siècle et, profitant de l’épicentre guerrier européen, elles sont parvenues à le neutraliser stratégiquement au cours du XXe siècle. Depuis, les îles se sont affaiblies dans des conflits multiples par des stratégies décalées et des comportements prédateurs. Le continent eurasiatique cherche à reprendre le cours de l’histoire, guidé par le duo sino-russe dont l’Inde n’est guère éloignée, ce qui représente, avec l’ajout des pays tributaires, quelques 3,7 milliards d’habitants, soit la moitié de la population mondiale. L’Europe, artificiellement reliée et assujettie aux îles anglo-américaines depuis un siècle, doit enfin décider de son sort : soit s’arrimer au continent et se rallier au trio sino-russo-indien, soit s’inventer un rôle de médiateur entre les deux entités, en aucun cas redevenir le champ de bataille mondial. Dans le premier cas, l’ex-empire germanique retrouvera son rôle tampon historique ; dans le second, la France océanique et méditerranéenne serait la mieux placée géographiquement. On voit bien que la guerre d’Ukraine, loin de n’être qu’une « querelle de Slaves », est le prétexte mais aussi l’enjeu de cette rivalité pour la suprématie du monde.

La dérive sécuritaire est aussi alarmante. L’invasion surprise de l’Ukraine, par sa brutalité « aurait » réveillé de leur torpeur aussi bien l’OTAN que l’Union européenne. On se paye de mots grandiloquents pour éviter d’afficher le désarroi dans lequel se trouvent ces deux institutions ; si l’on se réveille c’est en réalité d’une longue anesthésie et, comme souvent, dans la douleur et avec un besoin pressant d’antalgiques. Si la culpabilité de l’Europe ne doit pas être sous-estimée, la querelle sécuritaire est celle de l’OTAN. Alors que l’Alliance atlantique est censée assurer la sécurité des Européens sous la houlette rassurante des Américains, nous avons tous entendu le Président Biden répéter à l’envi qu’en cas probable et imminent d’une attaque russe il ne bougerait pas, confirmant ainsi le « pivot vers l’Asie » de Barak Obama et l’éloignement de l’Europe instauré par Donald Trump. Certes, l’Ukraine n’est pas membre de l’Alliance atlantique et ne peut se prévaloir de l’article « tous pour un ». Mais n’est-ce pas l’aveu d’une grande lâcheté, après avoir formé, entraîné et équipé l’armée ukrainienne pendant plus de deux ans, de la laisser tomber en quelques jours et de l’abandonner à son sort ? C’est bien en raison de l’inertie du Ponce-Pilate américain que Poutine s’est cru autorisé à attaquer sans risque d’escalade. C’est dire que l’OTAN américaine n’est pas fiable et que Donald Trump avait raison d’avouer que l’article 5 du Traité était tout sauf automatique. Quant à la branche européenne de l’OTAN, hormis les coups de menton de son Secrétaire Général, elle est physiquement inexistante. Combien de divisions, aurait dit le grand connaisseur Staline ? Il s’avère donc problématique de réveiller un sujet en état de « mort cérébrale » pour reprendre l’expression du Président français. Surtout lorsque le coma est dépassé et qu’on peut constater la mort physique du sujet. Soit les thuriféraires de l’OTAN sont sous hypnose, soit ce sont des « idiots utiles » du complexe militaro-industriel américain. Il faut être lucide, même si cela dérange tous les américanolâtres européens qui sont sans doute encore majoritaires : l’Europe n’est plus au cœur des intérêts stratégiques de Washington, mais sa vassalité reste nécessaire pour les équilibres géopolitiques ; l’OTAN doit demeurer, sous contrôle, la courroie de transmission euratlantique.

Le réveil européen est une autre fiction, car l’Europe ne va guère mieux : asservie aux énergies fossiles russes, tributaire de la Chine pour ses chaînes d’approvisionnement et dépendante de l’Amérique pour sa sécurité ! Qui dit mieux ? Ces trois éléments majeurs constituent la réalité de la situation générale qui permet de conclure à l’inexistence de quelque autonomie stratégique de l’Union européenne. Se payer de mots dans ces conditions relève du spectacle, et celui-ci de la tragédie. Pendant que les Ukrainiens se font massacrer et que leur président appelle instamment à l’aide, les Européens tergiversent. Certes, ils débloquent des fonds, certains pays envoient des armes, d’autre accueillent des réfugiés, mais on est tellement loin du compte ! Que les Européens n’interviennent pas militairement en Ukraine demeure incontournable, d’une part en raison de l’abstention américaine, mais d’autre part et surtout parce que, comme je l’ai mentionné plus haut, les Européens n’en ont pas les moyens. Le problème que pose la guerre en Ukraine est bien celui de la sécurité européenne.

Sans système de sécurité autonome, l’Union européenne n’est pas en mesure d’« agir stratégiquement ». Soit elle pense à travers le prisme otanien (voir ci-dessus), soit elle intervient a minima grâce à quelques Etats qui donnent des armes et accueillent des réfugiés, soit elle s’efforce d’exister par le biais des dirigeants de la Commission. De beaux discours, pas mal d’argent, cela est-il à la mesure du problème ? A l’évidence, non ! Et c’est pourquoi, sans attendre l’issue de la guerre actuelle, la question d’une complète remise à plat non seulement de la politique de sécurité européenne mais aussi de l’appareil militaire qui doit l’accompagner, cette question est devenue prioritaire et majeure. Il y a deux façons de procéder : par un « clash » gaullien en claquant la porte de l’Otan et en constituant un système de sécurité indépendant avec les Etats européens qui se rallieraient à cette option ; par un accord de la majorité des Etats-membres de l’Union pour négocier entre eux (France-Allemagne pour l’essentiel) et avec les Etats-Unis une certaine autonomie de sa branche européenne. Si l’OTAN est bien l’épouvantail offensif que décrivent Russes et Chinois, alors il faut soit les confirmer dans leur hantise en s’y asservissant, soit les rassurer sur sa finalité défensive en le cantonnant géographiquement et stratégiquement, mais ne pas entretenir cette ambiguïté qui porte un tort considérable à l’idée même de l’Europe. Puisque la construction de celle-ci n’a jamais avancé que grâce aux crises qu’elle a traversées, l’occasion nous est donnée d’échafauder enfin le système de sécurité qui complétera l’édifice européen et lui donnera la place stratégique qu’elle doit avoir dans ce monde désordonné. Il nous faut donc franchir plusieurs étapes dans les prochaines années : 1/ régler le contentieux OTAN selon l’une ou l’autre des modalités évoquées ci-dessus ; 2/ inventer le modèle de sécurité qui correspond au projet européen ; 3/ inclure cette perspective dans un projet de réorganisation de l’ordre international. Si l’Europe est à refonder, cela ne sera possible que dans une révision en profondeur des règles du jeu mondial dans tous les domaines qui les concernent. Mais tout cela dépend étroitement de l’issue des combats en cours dans le Donbass. Si, comme je l’espère, les forces ukrainiennes résistent et viennent à bout d’une armée russe très amoindrie, alors nous aurons quelque espoir de pouvoir reconstruire à la fois les institutions mondiales et un système de sécurité européen fiable et durable.