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Journal de la guerre 11

J + 52 – 19 avril 2022

J’avais omis de publier ce journal à J+48, à la date du 15 avril que j’avais fixée pour la reprise de l’offensive russe. J’y indiquais d’abord que cette « pause opérationnelle » rallongée était probablement due à une insuffisante préparation des moyens tactiques et logistiques. Je persiste sur ce point car j’estime très périlleux pour une armée initialement engagée sur cinq fronts et étrillée sur la plupart, au prix de pertes humaines et matérielles de l’ordre de 30% de son potentiel, de réorganiser ses unités et de réarticuler ses forces. On a rarement vu dans l’histoire une armée inopérante et amoindrie se refaire par miracle une santé en quelques semaines. Je ne parle pas ici des répercussions sociales d’une telle hécatombe dans un pays démographiquement exsangue : un jour, la propagande se heurte au mur des réalités et le tissu fragile des illusions finit par se déchirer.

Dans ce précédent journal, je voulais profiter du temps d’attente qui m’était consenti pour examiner les positions des non-belligérants, en particulier l’ambiguïté des Européens coincés entre leur impréparation stratégique et la nécessité désormais ressentie d’imaginer un « système de sécurité », à défaut d’une « défense européenne » manifestement confisquée par le lobby otanien. Dans ce grand malheur pour l’Ukraine, il faut toutefois espérer trouver les ressources de solutions pour l’avenir stratégique du continent. D’abord, l’échec russe est patent et, sauf montée aux extrêmes (nucléaires) – ce qui reste une fuite en avant désespérée envisageable -, Poutine a d’ores et déjà mis son pays en position vulnérable. Ensuite, il ne fait plus aucun doute que les Ukrainiens se battront jusqu’au bout, c’est-à-dire dans leur esprit jusqu’au rejet des troupes russes de la totalité de leur territoire. Enfin, pour ne pas insulter l’avenir, les Européens se doivent, pour la survie de leur Union, d’inventer un processus de retour à la paix puis la construction d’un « système européen » de sécurité qui soit à la fois militairement plus efficace et politiquement moins agressif que l’OTAN. C’est un peu la quadrature du cercle, mais c’est aussi la spécificité des Européens de s’attaquer ainsi à l’impossible. Ils l’ont fait deux fois déjà, à trois siècles de distance, avec la Renaissance et les Lumières ; le temps est venu d’une troisième expérience. D’autant que, contrairement à la doxa ambiante et aux apparences, le bloc des dictatures – Chine, Russie, Inde – s’entête sur des voies impraticables. Où l’on mesure que, de la (modeste) conquête du Donbass à l’ambitieuse refonte du système international, il y a du grain à moudre pour les stratèges : le jeu d’échecs est sur la table.

Mais l’actualité oblige et il faut revenir à l’offensive déclenchée dans le Donbass par le reliquat des forces russes, soit 150 à 200 bataillons. Je ne crois pas aux savantes manœuvres imaginées par nos experts médiatiques, quelles que soient leurs compétences stratégiques, car l’armée russe n’a ni les moyens ni l’agilité opérationnelle pour satisfaire de telles ambitions. Dans un rapport de forces très insuffisant de deux à un – sans compter les forces morales -, là où la supériorité nécessiterait du quatre contre un, l’armée russe pressée par le temps ne peut que pratiquer le tapis de bombes derrière lequel elle pourra (peut-être) mettre en marche son rouleau compresseur. C’est-à-dire qu’elle va raser le pays qu’elle venait délivrer de l’oppression nazie : on marche sur la tête ! L’armée ukrainienne pourrait « profiter » d’une situation aussi absurde pour utiliser à bon escient les matériels modernes qu’elle reçoit directement des Etats-Unis, d’une part pour détruire certaines positions d’artillerie adverse par des tirs de contre-batterie, d’autre part pour tenter des contre-attaques locales sur les flancs des groupements tactiques russes progressant d’Izioum vers le sud. A condition, bien sûr, que les renforts annoncés parviennent jusqu’à la zone des combats.

Cette situation au Donbass, pour peu que nos informations soient valides, peut expliquer le changement d’attitude des Américains. Après deux mois d’engagements meurtriers et stériles, l’armée russe apparaît pour ce qu’elle est en réalité : une force incohérente, profondément corrompue comme je l’évoquais dans la première livraison de ce journal, à la pointe technologique pour certains armements sophistiqués, à la traîne sur le plan logistique et sur le niveau opérationnel des unités de combat. Or, pour être efficace une armée doit être cohérente, c’est la règle de base : elle vaut ce que vaut son maillon le plus faible ; et le croiseur Moskva l’a prouvé en sombrant au fond des eaux de la mer Noire, faute de défense anti-missiles adaptée. Ce que dit de façon triviale l’oligarque russe Oleg Tinkov : « En se réveillant avec une gueule de bois, les généraux ont compris qu’ils avaient une armée de merde ». Les Américains ont sans doute détecté ces « trous dans la raquette » et pourraient les agrandir encore en donnant aux Ukrainiens les moyens d’exploiter la situation. Cet engagement américain n’est pas sans risque, celui du prétexte à une escalade (chimique ou nucléaire) sur le terrain, même si cette hypothèse a été « débranchée » par le ministre Lavrov, plus sûrement celui d’une ingérence « contrôlée » dans le conflit pour le rehausser au niveau d’une néo-guerre froide russo-américaine. L’administration Biden y trouverait son compte, d’une part en flattant sa popularité pour sauver les élections intermédiaires américaines, d’autre part pour affaiblir le camp des dictatures et montrer au monde que l’Amérique est « great again ». Mais l’inconnu demeure dans la tête de Poutine et la « perte de face » qu’il serait susceptible d’accepter : quelle victoire limitée et, surtout, quel niveau d’échec tolérera-t-il ? Quel est le poids de son entourage pour lui faire avaler la couleuvre d’un tel fiasco militaire ? Jusqu’où Xi Jinping le soutiendra-t-il dans une affaire que les Chinois commencent sans doute à trouver aventureuse ? Si le but conjoint des Russes et des Chinois est de « renverser la table » de l’ordre international, l’agression contre l’Ukraine pourrait être le bon prétexte : non pas de négociations russo-ukrainiennes dont on ne voit pas sur quoi elles pourraient déboucher d’autre qu’un intenable statu quo, mais plutôt une conférence générale sur la sécurité internationale qui, elle, aurait pour objectif – au choix – soit de renverser l’ordre mondial existant – ce dont rêvent les dictatures contestataires -, soit de l’amender, soit de le réinventer. Trois options qui méritent d’être étudiées.

Depuis le début de cette guerre contre l’Ukraine, je pense et j’écris qu’elle n’est qu’un paravent et que le véritable but de guerre est de contester l’ordre mondial américain et son irrésistible propagation aux marches des empires continentaux pour les contenir dans un périmètre contrôlable. Les empires continentaux – Chine, Russie, mais pas seulement… – veulent reprendre la main aux empires maritimes – le complexe anglo-saxon symbolisé par « l’Occident » – pour renverser le cours du monde. Ces deux camps opposés et un troisième que constitue l’Europe seraient alors en position de présenter au monde trois options : un monde libéral, un monde ordonné, un monde humaniste. De toutes façons, le maintien du désordre mondial actuel paraît intenable à terme rapproché ; l’issue de la guerre contre l’Ukraine indiquera sans doute la voie à suivre pour la refonte du système international.

Depuis le « pivot vers le Pacifique » de Barack Obama, l’option américaine est connue : se dégager de l’Europe pour se frotter au cœur démographique et économique du monde qu’est le continent asiatique. Comme il faut éviter à tout prix une confrontation sino-américaine suicidaire, l’amendement de la doctrine du « monde libre » pourrait être à l’ordre du jour dans une vaste négociation sino-américaine où la Chine serait traitée d’égal à égal avec les Etats-Unis. La Chine, peu soucieuse de dominer un monde aussi déstructuré, n’en demanderait pas plus si elle se sentait reconnue à sa juste place. Un ordre du monde où coexisteraient un « monde chinois » et un « monde américain » – consensus de Pékin et consensus de Washington, routes maritimes et routes de la soie -, fondé sur leur domination économique et sur leur liberté d’action stratégique, pourrait devenir envisageable à défaut d’une autre solution.

Les deux empires continentaux et anti-occidentaux, héritiers de sociétés collectivistes, nostalgiques ou pratiquants de l’ordre communiste et tenants du Parti unique, veulent prouver au monde que leur système politique est plus stable, plus nationaliste et donc meilleur pour le peuple et plus efficace pour la société qu’un système libéral soumis aux aléas de la démocratie et aux appétits des intérêts privés. Si la Russie n’apporte pas de preuves des qualités supposées de ce système dirigiste, en revanche la Chine peut faire miroiter ses incontestables succès aux yeux des pays à la recherche du développement pour les entraîner dans son orbite. Encore que …son ordre imposé ne semble pas impressionner le virus de la COVID19, pas plus qu’il ne parvient à redresser la natalité déclinante ; et on pourrait sans difficulté multiplier les exemples de dysfonctionnements actuels ou annoncés. En bref, l’alternative proposée par les dictatures revient à « imposer » l’ordre (quel qu’il soit et par n’importe quel moyen) par rapport à la liberté, estimant que celle-ci est la source du désordre social et le péril absolu qu’il faut impérativement empêcher. L’ordre interne est la condition de l’ordre mondial, ils sont liés comme les doigts de la main : un tel caporalisme fait peur mais peut rallier à lui – par rejet de l’ordre occidental – un grand nombre de pays désorientés.

La troisième option est la plus sage et la plus tentante, mais elle recueille peu de suffrages et n’a personne pour la défendre. C’est l’option humaniste qui découle de ce que fut la civilisation européenne, celle de la Renaissance et des Lumières, invoquées plus haut. Réfutant d’un côté la formule disciplinaire d’un « monde ordonné » et s’éloignant de celle d’un ultra-libéralisme désordonné, elle serait en quête de « structures internationales » qui seraient en charge des deux questions essentielles de notre époque : protéger l’humanité et sauver la planète. On pourra rétorquer que cela ressemble furieusement à l’Organisation des Nations unies, ce qui est vrai mais mérite d’être refondé sur des bases nouvelles. Protéger l’humanité, c’est relancer les négociations sur la limitation (pour certains) et l’interdiction (pour d’autres) des armes de destruction massive à travers des mesures contraignantes sur les plans budgétaire, quantitatif et géographique. Sauver la planète, c’est reprendre le flambeau de la COP21 et des accords de Paris avec une ampleur nouvelle que la crise énergétique actuelle va permettre d’envisager. Pour sortir des affrontements épidémiques et guerriers, quoi de plus porteur que de préserver notre capital terrestre ? L’Europe, lorsqu’elle sera consciente de son héritage et dès qu’elle voudra exister par elle-même, serait toute désignée pour défendre une telle option qui ouvrirait largement les portes et fenêtres du système international pour que tous les pays puissent y respirer librement. C’est encore illusoire mais cela devrait être possible à terme.

La guerre contre l’Ukraine sera donc décisive, non tant pour les gains ou reculs territoriaux que pourraient engranger les uns et les autres, mais pour les orientations que son issue pourra permettre de distinguer. Le monde post-Ukraine sera différent du monde des années 2000, mais personne ne sait dans quel sens et qui en bénéficiera.