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Journal de la guerre 12

J + 85 – 22 mai 2022

Notre époque médiatique est placée sous le règne des baudruches ! On se gonfle à l’hélium de la guerre après s’être repus de l’air vicié de la pandémie, dans l’attente angoissée d’autres souffleurs d’apocalypse. Mais on s’habitue à tout, à la litanie de la guerre, à ses crimes et à ses destructions qui sont la rengaine des chaînes d’info comme les tableaux macabres quotidiens l’étaient de cette fichue Covid19. La pandémie, qui nous avait tant inquiétés, fait office de bluette deux ans plus tard avec sa dizaine de millions de trépassés dans le monde pour un bon demi-milliard de cas avérés. Un clou chasse l’autre et depuis près de trois mois, la tentative d’invasion de l’Ukraine « avec son cortège » de barbaries, comme aurait dit Malraux, nous a juchés au paroxysme de l’inquiétude, voire de l’angoisse. Puis, avec la résistance exceptionnelle (et achevée) des héros de Marioupol, avec la détermination des défenseurs de Kiev, Kharkiv, Mikolaïev, etc., on se rassure : la guerre « intense » tant oubliée depuis le beau mois de mai 1945 a repris son cours sanglant et nous autres, Européens soudain réveillés d’une immémoriale torpeur, semblons décidés à défendre nos « valeurs » jusqu’au dernier Ukrainien !

L’enlisement du front dans le Donbass pourrait menacer les médias de n’avoir plus à montrer que la vie monotone des tranchées ; on évoque alors Verdun ou le Chemin des Dames pour illustrer le propos et parler d’Izioum et de Severodonetsk, dernier avatar des retranchements ukrainiens. Heureusement, quelques bataillons ukrainiens ont encore le ressort de conduire des contre-attaques au nord-est de Kharkiv et de reprendre du terrain aux Russes ; cela donne du grain à moudre aux envoyés spéciaux. Pour ma part, si je ne sais pas quel nom donner à cette guerre – contre l’Ukraine, contre l’Europe, contre la démocratie, contre l’Occident, contre « l’Histoire », ou tout cela à la fois ? – je suis en revanche persuadé qu’il ne faudrait surtout pas qu’on la banalise et qu’on s’y installe dans la durée comme si c’était une affaire tristement contrariante mais désormais fatale. Il ne faut pas seulement dégonfler les baudruches une à une, il faut les faire crever, les brûler et enfouir leurs carcasses loin du monde des humains.

A première vue, la meilleure solution serait d’enfoncer le clou russe en accentuant les échecs militaires des Moscovites et en leur reprenant le plus de terrain ukrainien possible, à l’exception toutefois d’une Crimée qui n’a jamais été historiquement dans le giron de Kiev. Les Américains, par un pont aérien digne des grandes heures de Berlin-1948, saturent d’armes la défense ukrainienne, alors que manifestement les Russes, hormis leur ahurissante incompétence opérationnelle, paraissent en outre à bout de potentiel. S’ils avaient les capacités que certains experts leur attribuent encore, cela se saurait et ils n’auraient pas attendu de tels échecs pour engager leurs soi-disant renforts en première ligne ; et s’ils disposent encore de nombreuses brigades supposées aptes au combat, elles sont stationnées aux divers confins de cet immense pays d’où il serait peut-être aventureux de les retirer. Il est donc tout à fait possible, sinon probable, que les vaillants Ukrainiens vont reconduire fermement les restes des armées russes sur leur frontière initiale, au minimum celle de 2014 : retour au point de départ du 24 février ! Sur le front oriental, les choses pourraient ainsi se clarifier dans les prochaines semaines. Ailleurs, c’est-à-dire dans le sud et sur les côtes de la mer d’Azov et de la mer Noire, la partie risque d’être plus ardue car les distances sont énormes et le terrain ne devrait pas favoriser une contre-offensive ukrainienne, pour des raisons inverses de celles qui prévalent au Donbass. Il faudrait aux Ukrainiens reprendre Kherson et se lancer vers Marioupol, mais ceci est une autre histoire !

Comment, après trois mois de campagne, les Russes en sont-ils arrivés à ce point où un succès, aussi modique soit-il, paraît aussi improbable que miraculeux, et où un échec trop humiliant serait inacceptable ? Je n’ai pas d’informations provenant ni du sérail moscovite ni de la puissante Centrale de renseignement américaine. Mais j’ose toutefois refaire le film. J’avais considéré, dans des journaux précédents que la mi-avril serait militairement décisive, dans un sens comme dans un autre, à savoir que, face à une quasi-défaite devant Kiev, Poutine n’avait d’autre choix qu’entre l’escalade et le repli ; on lui a imposé le repli. Je reste en effet convaincu que Poutine, furieux des revers de son armée et acharné à liquider le régime de Kiev, avait décidé d’employer les grands moyens et de raser la capitale ukrainienne dans un holocauste nucléaire ; toutes les proclamations russes allaient alors dans ce sens. Il me paraît probable qu’il ait confirmé les ordres qu’il avait déjà donné en direct à la télévision au ministre de la Défense et au Chef d’état-major de mettre en alerte opérationnelle les forces nucléaires. Et il est tout aussi probable que ces deux hommes, et quelques autres qui constituent la chaîne de commandement nucléaire, ont refusé d’obéir. Cela expliquerait la longue disgrâce du chef d’état-major général, le Général Gerasimov, éloigné des écrans et sans doute des affaires au moins jusqu’à la commémoration du 9 mai où il était étrangement absent des cérémonies ; et cela expliquerait aussi cette tentative de regroupement, puis de réarticulation, enfin de réengagement d’un corps de bataille passablement éreinté par le premier mois de combat. Le profil bas du discours du 9 mai ne peut s’expliquer que par l’abandon des buts de guerre initiaux et des rodomontades qui les exaltaient. Poutine sait qu’il ne peut plus vaincre l’Ukraine ni s’en affubler les dépouilles, mais il s’entête dans la bataille incertaine (et épuisante) du Donbass, espérant sans doute gagner quelques arpents de terre sur les côtes des mers Noire et d’Azov, ce qui reste aujourd’hui peu assuré.

Lorsqu’ils ont su et compris mi-avril que la menace nucléaire russe avait fait « pschitt », les Américains, très Ponce-Pilate fin février et attentistes en mars, mesurant un risque d’escalade désormais atténué, ont soudain fait volte-face et se sont engagés à fond au côté du président ukrainien et de son armée à laquelle ils ont apporté un soutien massif en armement. Les crédits votés par le Congrès doublent pratiquement tous les mois pour atteindre quelques 40 milliards de dollars et ils ont constitué un véritable pont aérien entre les Etats-Unis et les pays limitrophes de l’Ukraine pour acheminer leur arsenal. Bien qu’ils s’en défendent, leur cobelligérance est assumée et ils savent, qu’ainsi soutenue et renforcée, l’armée ukrainienne a de bonnes raisons de pouvoir reconduire à la maison les débris de la puissante armée russe.

Un tel déroulement des opérations, qui déjouerait les buts de guerre initiaux les plus modestes, serait un camouflet pour le Kremlin et une humiliation insupportable pour le dictateur Poutine ; ce dernier pourrait alors, soit ne pas s’en remettre et voir ses erreurs stratégiques sanctionnées par son entourage immédiat (FSB, armée, oligarques ?), soit inventer un autre scénario pour reprendre la main et « garder » la face. Mais avec quels moyens ? A supposer qu’ils existent, il faudrait des mois pour les mobiliser, les organiser, les entraîner et les jeter dans le chaudron ; cela semble peu réaliste car irréalisable, la Russie étant un pays pauvre.

De quelque côté que l’on se tourne, on ne voit pas par quel tour de passe-passe Poutine pourrait s’en sortir impunément. Et de quelque façon que l’on considère cette guerre, on ne voit pas quel argument faire valoir aux Ukrainiens pour retenir leur volonté de vengeance et de reconquête de leur terre ; on peut toutefois leur conseiller de modérer leur appétit. En revanche, ce que l’on voit clairement, c’est bien la détermination des Américains de profiter de cette occasion inattendue de renverser à leur profit le cours de l’histoire, d’affaiblir durablement la Russie et de compromettre son couple contre nature avec la Chine. D’autant que la situation en Chine se détériore et que, à quelques mois d’un XXe Congrès du PCC qui devait offrir un triomphe à Xi Jinping, il n’est pas impossible que ce dernier se heurte à une opposition revigorée par l’échec de la stratégie anti-Covid, un ralentissement économique marqué à 4% (soit deux points sous le seuil d’équilibre) et, surtout, un mécontentement social manifeste. Les fiascos inattendus des deux grandes dictatures mondiales, sur deux sujets fort différents, démontrent une fois encore combien ces régimes, apparemment si puissants et sûrs d’eux-mêmes, sont en réalité des constructions fragiles, construites sur un seul homme dont les fantasmes stratégiques peuvent réduire à pas grand-chose les équilibres mondiaux et, au-delà, la vie de l’humanité.

On peut tout aussi bien s’attendre à un double enlisement, de Poutine dans le Donbass et de Xi Jinping dans la Covid19, ou, ce qui ne me surprendrait pas, à une suspension di conflit ukrainien en juin-juillet comme à une révision à la baisse des ambitions de Xi lors du XXe Congrès. Dans la première hypothèse, les deux dictatures « mondiales » seraient sérieusement et durablement affectées, ce qui rebattrait sensiblement les cartes géopolitiques, celles des Etats-Unis au premier chef s’ils retrouvent un semblant d’unité nationale, celles des pays européens également mais encore dispersées et fragiles. Dans la seconde hypothèse, on peut espérer un retour sinon à la normale du moins à un certain ordre mondial.