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Journal de la guerre 1-2

J + 6 – 2 mars 2022

Lorsque j’ai décidé il y a deux ans de rédiger mon « journal de la pandémie », je savais que cette épreuve serait longue, non par préscience mais par observation de l’histoire des épidémies mondiales dont il s’avère qu’elles furent toujours longues, deux ans au moins, parfois beaucoup plus comme la « peste noire » des années 1360-1380. La même observation de l’histoire montre aussi que guerre et pandémie étaient très souvent concomitantes, l’une entraînant l’autre et inversement par la révélation qu’elle opère des faiblesses et des vulnérabilités de l’Autre. La pandémie du Covid 19 n’est donc pas totalement étrangère au déclenchement de la guerre en Ukraine voulue et décidée par la paranoïa du dictateur russe Vladimir Poutine. A ce sujet, on voit déjà fleurir quelques commentaires complotistes qui assimilent la « fable de la pandémie » à la « provocation otanienne » à l’égard de la Russie. Ainsi le monde ne serait-il que succession de complots dont les cœurs respectifs se trouveraient à Pékin (pour la pandémie) et à Washington (pour l’impérialisme occidental). C’est dire qu’il va être difficile de rester calme et rationnel devant ces tombereaux de fake news. Et c’est une raison parmi d’autres de reprendre ce journal, non seulement pour remettre la mairie au milieu du village mais aussi pour analyser autant que faire se peut la suite des événements et leurs conséquences sur la déroute du monde soi-disant organisé.

Au sixième jour de la tentative d’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, je dois d’abord faire amende honorable car, dans l’article précédent ACTUEL 62 sur Le sort de l’Europe, j’avais trop rapidement enterré l’armée ukrainienne et qualifié de « promenade militaire » l’invasion entreprise par l’armée russe. En fait, je me suis seulement trompé sur le timing comme on dit en bon français. La réalité à J+6 est que l’armée russe se trouve maîtresse au sud de l’équivalent de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, au nord de l’égal des Hauts de France et à l’est de ce qui correspond à notre Grand Est ou, mieux, à notre Alsace-Lorraine, ce qui n’est pas rien sur le plan géographique autant que symbolique, et qui demeure à mes yeux assez remarquable sur le plan militaire. Notre étonnement sur la supposée lenteur de l’invasion russe tient autant à nos clichés historiques (Guderian, Rommel, la Guerre des Six Jours…) qu’à notre méconnaissance des obstacles qui s’opposent à toute blitzkrieg, à commencer par l’urbanisation du monde qui change la nature des combats. Pourtant Groznyï, Beyrouth, Mossoul et autres cités martyres récentes auraient dû nous renseigner sur ce tournant décisif des opérations militaires. A ce jour, il ne semble pas qu’on puisse constater un échec militaire russe manifeste mais, plus probablement, une erreur d’appréciation des forces adverses et, peut-être, une surestimation des capacités opérationnelles de l’armée poutinienne.

Pourquoi l’armée russe n’est-elle pas parvenue à atteindre en quelques jours les objectifs stratégiques qui lui avaient été sans doute fixés et dont l’occupation fulgurante aurait pris de vitesse à la fois les forces ukrainiennes mais aussi le barnum international comme l’opinion européenne ? La première réponse tient à l’armée ukrainienne dont il faut saluer la solidité et le courage. La deuxième concerne bien sûr l’armée russe. On ne change pas la mentalité et les traditions d’une armée aussi anciennes que l’histoire de la Russie. La Russie a l’armée de sa géographie, c’est-à-dire avant tout défensive, car elle dispose d’un espace stratégique immense qui lui a permis tout au long de l’histoire d’épuiser ses adversaires et d’échapper à leur occupation. C’est tout le contraire des armées allemande et française qui, par nécessité d’expansion territoriale, furent le plus souvent des armées offensives – selon le modèle de Frédéric II copié dans le monde entier – dont découlait naturellement l’état d’esprit stratégique aussi bien que la mentalité militaire. Engager l’armée russe à contre-emploi est donc risqué.

La troisième réponse, et peut-être la plus juste, tient à la nature du terrain où se déroulent les opérations. Les nœuds stratégiques dont la conquête décide ou non de la victoire sont désormais des agglomérations multimillionnaires, qu’il s’agisse de la capitale Kiev mais aussi de Kharkiv, d’Odessa, de Marioupol, de Lviv, etc. Et l’armée blindée ou mécanisée classique telle qu’elle provient des « campagnes » passées n’est absolument pas adaptée à la guerre en ville. C’est là qu’intervient l’importance de faire une « appréciation de situation » aussi réaliste que le permettent les divers renseignements sur l’ennemi bien sûr mais aussi sur ses propres forces. L’armée ukrainienne est installée depuis longtemps dans ses tranchées et a eu le temps d’organiser le terrain à son avantage ; c’est prouvé dans le Donbass et probable à Kharkiv et dans d’autres villes frontalières. Les Ukrainiens possèdent ces qualités dont les soldats slaves ont toujours fait preuve dans le passé : abnégation, solidité, patriotisme ; et par nécessité rusticité de moyens strictement défensifs mais dont nous savons, après tant de guerres périphériques et d’années de terrorisme, à quel point, du poignard au lance-roquettes antichar, leur efficacité est redoutable. Dans une guerre urbaine, des hommes décidés sont quasiment imbattables si l’on se cantonne au plan strictement militaire. Méconnaître son ennemi et ses conditions de combat, surtout si l’on veut en occuper le pays, est une erreur fatale. Les Américains l’ont commise au moins par deux fois en Irak et en Afghanistan. Les Russes la commettent en Ukraine et ils en paieront le prix.

Mais, d’un autre côté, surestimer ses propres forces ou négliger d’en mesurer les capacités – il existe pour ce faire quantité de tests de capacité opérationnelle – est également coupable. Dans une guerre de conquête, deux qualités sont indispensables : le moral et la pugnacité des soldats ; la compétence tactique et le sens d’organisation du commandement. Aux premières observations, qu’il faut toutefois manier avec prudence, il semblerait que les conscrits russes ne soient ni bien informés des buts de guerre, ni bien traités sur le plan matériel, ni très entraînés à ce type d’opérations ; le fait évoqué par des prisonniers russes de n’avoir pour nourriture que des rations de combat périmées depuis 2015 laisse pantois sur l’attention portée à la troupe, même si la prévarication des « fournisseurs des armées » est un phénomène séculaire et général. Avec autant de retenue, on ne peut être assuré de la qualité du commandement russe. Avec l’expérience d’avoir vécu et travaillé dans une dictature africaine, celle de Mobutu sur le Zaïre/Congo, j’ai pu apprécier de près la « nullité » et la corruption des généraux auxquels j’étais subordonné. Par ailleurs et dans des circonstances différentes, j’ai pu subodorer qu’il en était de même en République Populaire de Chine où les aspirants aux étoiles de général avaient d’une part le loisir d’acheter leur grade, d’autre part n’y étaient éligibles qu’en fonction de leur allégeance au Parti et aucunement en vertu de leurs compétences professionnelles. Il en est sans doute ainsi en Russie où le dictateur, féru d’arts martiaux et ancien « barbouze », ne doit guère supporter d’être entouré de généraux autres qu’incapables, en tout cas peu susceptibles de lui opposer le moindre désaccord. Le pouvoir russe actuel ne supporterait pas d’avoir à contenir l’énergie d’un Rommel, la fougue d’un Leclerc ou la détermination d’un Sharon. En conclure sur la médiocrité du commandement russe n’est qu’une hypothèse de travail qui, à ce titre, ne doit pas être exclue.

Troisième point et non le moindre, il semblerait que l’état-major russe, à moins que ce ne soit directement le Président, ait péché par excès de confiance dans le maniement extraordinairement complexe d’une armée moderne, soumise avant tout à des exigences logistiques. L’autonomie d’un char se compte en heures de marche et non en kilomètres parcourus, et il faut refaire les pleins de carburant d’une unité blindée chaque jour, ce qui suppose de disposer en permanence d’au moins cinq citernes par bataillon de trente à quarante chars. Un certain Général Eisenhower a laissé sa trace dans l’histoire pour avoir maîtrisé ces exigences avec une maestria quasiment inégalée lors du débarquement de Normandie en juin 1944. Attaquer sur cinq axes simultanément, éloignés les uns des autres et de leurs arrières de centaines de kilomètres, suppose le déploiement simultané d’immenses bases logistiques ; et il paraît assez normal qu’il y ait des ratés et des retards. Nous avons connu ces difficultés lors de manœuvres en temps de paix où les trains régimentaires s’embouteillaient sur des axes nécessairement limités. Mais tout cela se rode et s’apprend et il est probable qu’après plusieurs semaines de guerre, les Russes parviendront à régler leurs mécanismes logistiques s’ils ne trouvent pas sur place, en pratiquant le pillage dont ils sont coutumiers, de quoi nourrir leurs soldats, ravitailler leurs blindés, enrichir leurs chefs, et bien pire encore.

J + 8 – 4 mars 2022

La situation s’est durcie sur le plan qu’on ne peut appeler diplomatique, elle s’est un peu clarifiée sur le plan opérationnel. La manœuvre russe se dessine comme une vaste tenaille qui, de la frontière biélorusse au nord aux rives de la mer Noire au sud, tend à couper en deux l’Ukraine à partir de la ligne du Dniepr. Si le but politique demeure à mes yeux comme pour la plupart des observateurs la reddition de Kiev et la dissolution du gouvernement du Président Zelensky, le but stratégique pourrait être la partition du pays : à l’ouest l’ancienne Galicie polonaise où vivaient les Ruthènes qui pourrait constituer un Etat-tampon avec l’Union européenne, au sud-est la Nouvelle Russie de Catherine II et le Donbass qui auraient vocation à rejoindre la Sainte Russie. La concentration des forces russes sur les trois fronts du Donbass à l’est, de Kharkiv-Kiev au nord et de Kherson-Zaporijjia au sud semble confirmer cette intention et expliquerait l’attentisme dont fait preuve le corps d’armée stationné en Biélorussie au nord de Lviv. Cette ligne de démarcation du Dniepr pourrait ainsi devenir la future frontière de la Russie, à moins que Vladimir Poutine veuille manger tout le pays et retrouver les limites de l’Union soviétique. Ce serait alors une autre affaire qui mettrait en jeu les pays Baltes, la Moldavie, la Géorgie…

Pour revenir au plan opérationnel, l’attitude des Russes à l’égard des agglomérations mérite de retenir l’attention. Dans le cas de Kherson, la ville (300 000 habitants) a été conquise sans trop de dégâts et les occupants russes en assurent la gestion, en tenant le maire sous leur coupe, en inspectant systématiquement tous les immeubles et en mettant sans doute en place une organisation de « collaboration », quitte à mettre en scène le ralliement de pseudo-habitants devant les caméras de leurs médias. Dans le cas de Kiev, il semble qu’on a affaire à un large investissement pour piéger les habitants de cette mégapole de 3 millions d’habitants (théoriques, beaucoup ayant réussi à s’échapper) et surtout les dirigeants du pays enfouis dans leurs bunkers ; privés d’eau, d’électricité et bientôt de ravitaillement, leur vie quotidienne deviendra rapidement intenable et leur résistance sera d’autant plus impraticable que séviront des forces spéciales type spetnatz et autres Tchétchènes infiltrés dont on sait l’empathie à l’égard du genre humain. Dans le cas de Kharkiv et autres villes résistantes comme Marioupol, les Russes utiliseront la panoplie des armes terrifiantes dont ils disposent, comme ils ont pratiqué à Groznyï en Tchétchénie et à Alep en Syrie, villes qui ont été rasées ; cela va des charges creuses aux sous-munitions ou aux thermobariques en allant peut-être jusqu’aux chimiques voire aux bactériologiques. N’oublions pas que la COVID 19 n’est pas loin ! Tout cela peut prendre du temps, notamment le siège de grandes cités qu’on ne voudrait pas détruire pour des raisons historiques (comme Kiev) mais qu’on voudrait affamer selon la pratique du moyen-âge. S’agissant maintenant de l’action le long du Dniepr dans la grande plaine ukrainienne où les unités blindées trouveront de véritables « charodromes », elle devrait se faire sans trop de problèmes d’ici à huit jours, en tenant tous les ponts et passages sur le fleuve et en coupant ainsi le gros de l’armée ukrainienne de ses arrières et de toute retraite vers l’ouest.

Le deuxième point que je voudrais aborder aujourd’hui est la position de l’OTAN, en rappelant d’abord la raison d’être de cette organisation, en évoquant ensuite sa situation actuelle. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord est le lien militaire qui unit depuis 1949 les Etats-Unis et douze pays d’Europe occidentale pour faire face à la menace d’invasion de l’Union soviétique et des pays satellites membres du Pacte de Varsovie. Cette assurance des Etats-Unis était fondée sur la présence importante de forces armées américaines en Europe ainsi que d’une lourde logistique qui permettait de les renforcer rapidement et en nombre ; et ces forces étaient nucléarisées à un double titre, d’abord par la présence de missiles atomiques sur le territoire européen, ensuite par l’automaticité de l’article 5 du traité d’un membre à l’égard des autres (clause du « tous pour un ») qui engageait ainsi la puissance nucléaire américaine. A partir des années 1960 et même si la France revendiquait son autonomie stratégique à l’égard de l’OTAN, son armement nucléaire tactique et stratégique participait de cette dissuasion du fort au fort. Tout cela pour dire que la légitimité de l’OTAN était liée autant à la double dissuasion nucléaire américaine et française qu’à l’existence de la menace soviétique.

Lorsque cette dernière disparut de facto en 1991, la dissuasion n’avait plus à s’exercer – quelles cibles pour nos sous-marins lanceurs d’engins ? – et l’OTAN perdait sa raison d’être. Maintenir – et même étendre à une trentaine le nombre de ses membres – cette organisation depuis trente ans sans raison géopolitique valable et sans logique stratégique relève d’une de ces absurdités que l’histoire aura à juger. Son engagement dans des conflits délocalisés d’abord dans l’ex-Yougoslavie (cas du Kosovo) puis au Moyen-Orient et jusqu’en Asie centrale (cas de l’Afghanistan) l’a en outre diabolisée aux yeux de nombreux Etats contestataires de l’ordre mondial occidental. Et, aujourd’hui, au moment où la menace russe s’exerce réellement à l’encontre d’anciennes républiques satellites de l’Union soviétique, le paysage stratégique s’est considérablement modifié par le départ de l’essentiel des troupes américaines et surtout par le découplage de fait entre les forces résiduelles européennes et la dissuasion nucléaire américaine. Le cas de la France est un peu particulier et j’y reviendrai plus tard lorsqu’il s’agira de réfléchir à l’avenir de notre sécurité. Bref ! l’OTAN, vide de sens et de contenu, n’est pas seulement en « état de mort cérébrale » mais un grand cadavre à la renverse, et les coups de menton de son secrétaire général resteront impuissants à le ressusciter. Et, dans cette occurrence, saisir le prétexte de l’agressivité supposée de l’OTAN est pour le moins paradoxal, en tout cas erroné de la part de Poutine qui a bien d’autres motifs de vouloir neutraliser l’Ukraine, en particulier de sa souveraineté et de sa démocratie.

Avec l’agression russe contre l’Ukraine, nous avons l’illustration dramatique de la vacuité de l’OTAN : personne ne veut ni ne peut bouger une oreille, d’abord parce que l’Oncle Sam s’est manifestement placé en position d’attente, ensuite parce que les Européens, drogués aux utopies universalistes et pacifistes, sont coincés en corner et réduits à des velléités. Le battage médiatique autour des sanctions économiques et financières parait d’autant plus creux que nous les savons à double effet, redoutable à court terme pour nos économies et résilient à moyen terme pour la Russie qui s’adaptera à la conjoncture. L’effacement américain ne peut que nous surprendre après ces décennies où Washington régentait l’essentiel des affaires mondiales au point d’en être traité de « gendarme » ; soit il exprime la réalité d’un isolationnisme désormais revendiqué, soit il manifeste sans ambiguïté la bascule stratégique vers l’Asie et le « lâchage » européen, soit enfin il relève d’un « coup monté » où les Etats-Unis auraient laissé faire sinon « excité » Poutine à intervenir aux confins européens dans sa zone supposée d’influence. Ils pourraient ainsi siffler « la fin de la récréation » lorsqu’ils estimeront que Poutine aura pris suffisamment de gages et que le jeu de la guerre deviendra trop dangereux, notamment dans la montée aux extrêmes nucléaires. Ils reprendront ainsi la main diplomatique, entérinant la partition de l’Ukraine et satisfaisant Poutine au moins partiellement, exigeant des Européens qu’ils prennent enfin toute leur part (financière) de leur défense dans un mécanisme OTAN rénové. C’est au prix de cette duplicité qu’ils pourraient obtenir du Kremlin qu’il accepte de rester une « puissance autonome », aussi éloignée de l’Europe que de la Chine et de former avec eux le « carré d’as » qui réorganisera le monde du XXIe siècle. « Diviser pour régner » est désormais la seule carte jouable pour le maintien de la suprématie américaine sur le monde à venir. Mais, cette hypothèse machiavélienne n’est pas la seule : peut-être Poutine, aveuglé par son hostilité à la puissance américaine, sa haine de l’Occident et son mépris des valeurs démocratiques n’est-il tout simplement qu’un dictateur fou qui profite des erreurs accumulées par ses adversaires pour, du moins le croit-il, marquer des points et écrire l’histoire.

Quant aux Européens, ils sont coincés et réduits au rôle d’observateurs engagés dans une alliance devenue en grande partie factice. Mais peut-être que dans leur candeur, leur inconscience et – pourquoi pas ? – leur lâcheté, les Européens ont été prudents et sages. En effet, si l’OTAN s’était réformée à temps, dans les années 2000, et si la « défense européenne » fonctionnait en son sein, sans doute serions-nous aujourd’hui dans une escalade militaire infernale et entraînés dans une inéluctable troisième guerre mondiale. Notre inexistence en tant que puissance stratégique et militaire fait des Européens des spectateurs apeurés d’une histoire que d’autres écrivent au forceps, mais des spectateurs « vivants ». Alors que si nous nous étions organisés en temps voulu, nous serions aujourd’hui en plein affrontement et, probablement, en situation « compliquée » pour reprendre le terme à la mode. Comme quoi, il faut savoir tirer profit de ses erreurs.

Pour être plus clair : si nous l’avions voulu et que les Américains y avaient consenti, nous aurions organisé un bras européen de l’OTAN et donc un système militaire classique constitué selon les règles de l’art, à l’imitation des autres, Russes et Américains. Le modèle sur lequel sont fondées toutes les armées repose encore sur le couple char-avion, conçu pour l’offensive, initialement par les Français dès 1917, ensuite avec les résultats que l’on sait, par les Allemands de la Wehrmacht puis, en réplique, par les Américains et les Soviétiques de la seconde guerre mondiale. Ce modèle, frédéricien et napoléonien, n’a guère évolué en couple blindé-missile et n’a été perfectionné qu’avec les forces spéciales qui permettent de diversifier les modes opératifs. Les systèmes militaires sont tous aujourd’hui « offensifs » et ne répondent pas aux critères de défense tels qu’ils sont partout proclamés et qu’ils sont inscrits dans le marbre des traités internationaux. L’OTAN aurait-elle une composante de défense européenne que celle-ci serait relativement inopérante face à une armée offensive, sauf à anticiper l’agression ou à contre-attaquer sur le même mode et ce en territoire ennemi, ce qui en ambiance nucléaire ne pourrait qu’ouvrir la boîte de Pandorre. Pour protéger son territoire et sa population, l’Europe, dans quelque format politico-stratégique qu’elle se trouve, devrait se placer en posture défensive et disposer d’un système de sécurité tous azimuts. Par paresse stratégique depuis 1991 – et sous l’influence néfaste des tenants des « dividendes de la paix » -, nous nous sommes collectivement abstenus de « penser la crise » et de réfléchir à ce que devrait être, face à la diversité des menaces de tous ordres, une réponse globale, intégrant le civil et le militaire dans un système défensif complet et efficace. Il serait donc indispensable, si les Américains et les Russes en laissent le temps et le choix aux Européens, d’amorcer un virage structurel et coordonné pour changer la nature de nos forces, d’un corps de projection extérieure à un maillage territorial dense et, pour ce qui concerne la France, inviolable car établi en lien ombilical avec nos forces nucléaires.

(à suivre)