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Journal de la guerre 13

Juin 2022 – Généalogie de la guerre

Toute opération de guerre, qu’elle soit « spéciale » ou autrement dénommée, n’est jamais que l’expression ultime et paroxystique d’un malentendu. Contrairement à l’aphorisme de Clausewitz répété ad nauseam sur la « continuation de la politique par d’autres moyens », la guerre, sous quelque forme qu’elle se présente, est une des facettes de la politique, certes la plus violente lorsque celle-ci se réduit à une seule option stratégique. La politique comme la guerre, toujours dans la veine clausewitzienne, est un caméléon et il serait naïf de s’étonner des sursauts chroniques qu’elle impose aux sociétés. Si la vie internationale était aussi soumise au droit et aussi apaisée par de multiples accords et traités qu’on veut bien le croire, nous n’en serions pas à nous effrayer du drame qui se joue dans l’Ukraine orientale et dont nous redoutons qu’il précipite le monde vers l’impensé. L’affaire ukrainienne est exemplaire d’un malentendu général et entretenu non seulement entre Russes et Ukrainiens mais aussi en-deçà entre Ukrainiens eux-mêmes et au-delà entre Européens et entre Occidentaux.

Notre ignorance de l’histoire et de la géographie des deux rives du Dniepr qui constituent à la fois le cœur et la coupure de ce vaste pays qui s’appelle lui-même « frontière » nous empêche souvent de comprendre sa complexité et surtout sa volatilité1. A cela s’ajoute le malentendu accentué depuis l’accession formelle de l’Ukraine à l’indépendance après la dissolution de l’Union soviétique. Cette période de plus de vingt ans, outre la révolution orange de novembre 2004 et jusqu’à la révolution de Maïdan de février 2014, a démontré l’écartèlement traditionnel – politique, culturel, religieux – des Ukrainiens entre « occidentalistes » et  « russophiles », l’incertitude du destin de ce pays ravagé par la gestion ploutocratique de ses oligarques et, en fait, l’inexistence affichée d’une véritable nation. Or, une conscience nationale ukrainienne existe depuis le moyen-âge, celle des Cosaques d’un côté et d’autre du Dniepr aussi opposés à la sujétion polonaise qu’à l’influence byzantine puis ottomane, finalement contraints à l’est pour leur sécurité de faire appel à la protection de la Russie dès la constitution de cet empire. Le XXe siècle a déchiré et martyrisé l’Ukraine, soumise d’abord aux rivalités germano-russes, puis à la sujétion soviétique. L’indépendance, entraperçue de 1917 à 1921, factice avec l’admission à l’ONU en 1945 sous tutelle soviétique, factuelle depuis 1991 mais réelle seulement depuis Maïdan est une nouveauté inespérée pour les Ukrainiens. Et ils semblent bien déterminés à la mettre en œuvre et à en jouir sans entraves.

Cette jeune et fragile nation est alors une proie tentante pour les parties soi-disant prenantes, à savoir la Russie impériale post-soviétique à l’est et l’Occident démocratique à l’ouest, celui-ci se divisant d’ailleurs entre des Européens frileux et des Américains plus messianiques. Ces deux partis plus ou moins prédateurs, constatant le flottement ukrainien depuis 1991 et agissant sur des modes différents, se sont engagés dans une course d’influence, les uns pour accueillir les Ukrainiens dans la famille européenne et, plus largement dans le camp démocratique, les autres pour récupérer ce chaînon défaillant et à leurs yeux essentiel de la communauté slave sans lequel l’idée même d’empire russe devient absconse, selon la théorie du Grand échiquier chère au géopolitologue américain Zbigniew Brezinski.

Il est vrai que les hésitations des Européens aussi bien que l’engagement actif des Américains, notamment pour reconstruire une armée ukrainienne sur les standards de l’OTAN depuis 2014 et les rébellions du Donbass ont pu conduire le Kremlin à faire l’appréciation de situation qui présida à l’agression du 24 février 2022. On ne cherche pas d’excuses à cette action injustifiée et inacceptable mais une explication par une éventuelle « menace existentielle » sur la Russie, du moins telle que la considèrent Vladimir Poutine et sa clique ; pour trancher ce malentendu en forme de nœud gordien, Le maître du Kremlin, dépourvu d’autres méthodes, s’est résolu à jouer son va-tout dans une guerre d’agression. Probablement dans une certaine précipitation : pour preuves, l’absence de préparation comme les défauts d’organisation qui ont d’emblée empêché l’armée russe d’atteindre non seulement des buts de guerre manifestement utopiques (supprimer l’Ukraine en tant que pays indépendant) mais aussi des objectifs tactiques hors de portée et soumis aux lois de l’adversaire, c’est-à-dire à ses capacités opérationnelles aussi bien qu’à son héroïsme.

Si je reviens sur les prémisses de l’agression russe, c’est parce que dans leurs racines comme dans leurs prétextes se trouvent les éléments de réflexion qui prévalent aujourd’hui sur les développements futurs du conflit et d’éventuelles issues. C’est dans ce cadre qu’il faut situer le débat sur « l’humiliation de la Russie », à éviter ou à ignorer selon que l’on se situe dans les rangs des colombes ou dans ceux des faucons. D’une façon générale, à la guerre, les belligérants sont engagés au mieux pour gagner, au pire pour ne pas perdre.

Les Russes étaient manifestement pour la première option, non seulement parce qu’ils agressaient l’Ukraine mais aussi par la détention d’armes redoutables et complémentaires, comme les hydrocarbures et les céréales, les uns et les autres indispensables à la survie de nombreux pays ; sans compter les armes de destruction massive, nucléaire et cyber en premier lieu.

Les Ukrainiens ne peuvent pas perdre, au risque non seulement de la disparition de leur nation telle qu’elle est juridiquement reconnue par la communauté internationale, mais au-delà de l’effet domino sur les ex-républiques soviétiques européennes et, in fine, d’un engrenage fatal aussi bien pour l’Union européenne que pour les régimes démocratiques et les valeurs occidentales.

Le premier devoir des Européens est donc d’aider l’Ukraine à empêcher la Russie de gagner, sinon de défaire l’armée russe du moins de lui interdire de conquérir certains de ses oblasts. Cela est-il seulement possible ? Après quatre mois de guerre, où les Ukrainiens auraient perdu la moitié de leur potentiel militaire (dixit le responsable « logistique » de l’armée de terre ukrainienne), l’urgence de leur fournir des armements en grande quantité et de qualité supérieure à ceux des Russes est criante. Mais seuls en capacité de reconstituer les stocks d’armes ukrainiennes, les Américains n’ont pas seulement pour objectifs finaux dans cette guerre d’aider les Ukrainiens à « résister » à l’agression russe mais de mettre en échec l’armée russe, de lui faire subir une véritable défaite et, ainsi, d’affaiblir durablement une Russie rebelle à « l’ordre du monde ». Toute défaite aussi inattendue d’une puissance militaire consacrée (et redoutée), à rebours de la crédulité publique, serait certainement une « humiliation » pour les dirigeants russes. Mais doit-on accepter sans broncher une agression aussi caractérisée pour éviter d’humilier l’autocrate Poutine ?

Sans armée avant longtemps capable de faire peser à nouveau une menace sérieuse sur ses confins, le chantage aux matières premières sera vain et il ne restera plus qu’une option, hormis une escalade nucléaire qui paraît hors sujet, celle du changement de régime. C’est celle qu’il faut privilégier en usant de tous les moyens envisageables, à commencer par la contre-propagande et l’appel à la révolte, dans un pays considérablement affaibli et mortifié. Pour être clair, il faut aider l’Ukraine à renvoyer l’armée russe dans ses cordes et à récupérer l’intégralité de « son » territoire – où se pose la question d’une Crimée russe ou ukrainienne qui pourra être débattue lors d’une future Conférence de la paix. Et cela sans états d’âme excessifs. « A la guerre, il n’y a pas de « mais », il n’y a pas de « si », il faut gagner » disait Napoléon en connaisseur. Bien évidemment, cette hypothèse (d’une défaite de la Russie) suppose que les équilibres mondiaux en seront durablement affectés et que la partie suivante avec la Chine sera particulièrement tendue ; mais l’hypothèse inverse (d’une défaite de l’Ukraine et donc de l’Europe) ouvrira un boulevard pour les totalitarismes dans lequel s’engouffreront tous les postulants actuels et que l’Amérique seule et bien malade ne sera pas en mesure de refermer.

Nos atermoiements, qui cachent (mal) les intérêts divergents des Européens et peut-être de sérieuses divisions entre leurs clans (scandinaves, latins, orientaux, anglo-saxons…), sont de nature à faire douter le monde entier de la détermination des soutiens à l’Ukraine et à faire tanguer la majorité des pays hostiles à l’agression russe ; mais ils peuvent surtout fausser cette course contre la montre qui se joue, sur le front du Donbass en particulier. Les deux armées sont visiblement exsangues : la première qui parviendra à reconstituer des « troupes fraîches », soit la valeur d’une à deux divisions (20 000 hommes) dotées d’armements (blindés et artillerie), pourra sans doute faire la différence sur le terrain. On verra cela fin juillet.

Dans l’hypothèse d’un succès ukrainien, qui reste possible sinon probable, Poutine pourrait abattre d’autres cartes dans le champ stratégique sur lesquelles se joueraient de futures négociations ; dans l’hypothèse contraire où les forces ukrainiennes seraient contraintes à lâcher du terrain, il faut s’attendre à une longue guerre de partisans qui ne reposera pas sur le nombre des batteries d’artillerie mais sur la valeur et le courage des résistants. Dans la continuité de la position européenne actuelle, il faudra alors aider l’Ukraine à « tenir ».

1 Un livre essentiel pour aborder l’histoire ukrainienne : Pierre Lorrain, Ukraine, une histoire entre deux destins, Bartillat, 2019 ; et aussi Michel Foucher, Ukraine-Russie, la carte mentale du duel, Gallimard -Tracts, mai 2022.