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Journal de la guerre 3

J + 12 – 8 mars 2022

Au douzième jour de la guerre d’invasion de l’Ukraine, il semble qu’un point de non-retour ait été atteint et que la guerre soit désormais totale ; avec les gesticulations européennes et otaniennes, avec les sanctions économiques et la mise de la Russie au ban des nations, on s’approche même de la ligne rouge de l’engrenage nucléaire. Cette réalité-là nous dépasse-t-elle tous ? Faut-il à cette heure confier notre destin collectif, européen, mondial, au seul dieu de la guerre ? Je n’en « sais » rien, mais je pense qu’il ne faut ni brûler les étapes ni sombrer dans le commentaire d’images choquantes ; mais toujours essayer de décrypter les événements et, rationnellement, à la mesure de notre capacité à élever le point de vue, construire des hypothèses qui couvrent l’essentiel du spectre.

Avant de m’arrêter sur trois de ces hypothèses qui résument bien, à mon avis, le champ du possible, je voudrais avancer quelques points qui peuvent éclairer l’avenir et sur lesquels je reviendrai dans la suite de ce journal. Le premier concerne la visite du Premier ministre d’Israël à Moscou hier ; compte tenu d’une part de l’importante population d’origine russe en Israël et des liens politiques forts entre les deux pays, d’autre part du statut officieux de puissance nucléaire d’Israël, il y a là peut-être une possibilité de médiation de Tel-Aviv. Le deuxième est concrétisé par le document publié le 2 mars par Fondapol et qui révèle ce que sont (ou furent) les buts de guerre de Poutine. Le troisième, beaucoup plus fragile, évalue la dégradation supposée de l’armée russe après dix jours de combat.

Mais revenons à nos hypothèses. Comme la mode est aux grands mots, on pourrait les unifier sous le vocable d’une « volonté de renversement » : soit de « l’ordre occidental » si l’on donne crédit au texte publié par Fondapol, soit de l’Ukraine si l’on écoute le Président russe, soit de Poutine enfin si l’on suit la logique des sanctions.

Le renversement du monde

L’hypothèse du renversement de l’Occident a été évoquée par Dominique Reynié, le directeur du think tank Fondapol, qui a réussi à dénicher un texte de l’Agence russe RIA Novoski signé de Pyotr Akopov et titré : « L’avènement de la Russie et le nouveau monde ». Ce texte, mis en ligne accidentellement le 26 février et aussitôt retiré, décrit avec concision et clarté les objectifs politico-stratégiques d’une Russie victorieuse de l’Ukraine qui sont ainsi résumés : « La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue ». Ce texte (joint en annexe) aurait dû être diffusé au lendemain de la victoire éclair de l’armée russe sur les fantoches ukrainiens. Il révèle en fait ce qu’étaient les véritables buts de guerre de Poutine, non pas tant la peur d’une nouvelle extension de l’OTAN ni le voisinage subversif d’une démocratie ukrainienne, mais bien la détestation d’un ordre mondial tel qu’il a été dicté et imposé par les Etats-Unis et leurs séides européens depuis 1945, et plus précisément depuis 1991 : symbole de la domination occidentale, il doit être renversé puis aboli.

En imaginant pouvoir renverser en quelques jours l’insignifiant domino ukrainien, Poutine s’était convaincu que les pays européens, tétanisés par la peur et la lâcheté, accepteraient de se renier, de prendre leurs distances avec les Etats-Unis et de troquer une part de liberté contre les milliards de m3 de gaz d’un Nordstream2. C’était la voie de l’Allemagne d’une Angela Merkel traditionnelle alliée des Russes qui laissait croire à Poutine que l’Europe allemande et mercantile était désormais mûre pour tous les renoncements. Il s’était aussi convaincu que les Etats-Unis n’étaient plus que l’ombre de la grande puissance américaine, déchirés par leurs fractures internes, plombés par leurs douloureux échecs extérieurs, aveuglés par une conception du monde irréaliste ; et qu’avec l’accord sinon le soutien du camarade Xi Jinping, un bon coup d’épaule les enverrait dans le décor.

Poutine ne s’est pas tellement trompé dans le constat : l’ordre international est moribond, en tout cas incapable d’assurer la sécurité dont il se réclame ; les Européens se sont organisés autour d’un marché commun et ont confié leur sécurité aux « agents troubles » que furent, chacun dans son genre, Bush, Obama et Trump ; l’Amérique matérialiste est obsédée par sa rivale économique chinoise et ne pense qu’en termes de dollars. Mais il s’est trompé dans l’appréciation politique et morale de ce qu’il appelle l’Occident ; il s’est trompé sur ce qui est son « moteur » et qui l’a conduit depuis plus de deux siècles : la liberté. Il est vrai que dans la douceur des années « glorieuses » ou de cette « belle époque » que connaissent nos pays depuis plus d’un demi-siècle, le laisser-aller européen, contrastant avec l’activisme messianique américain, pouvait laisser croire à un abandon : l’abandon de toute prétention à écrire l’histoire. C’est d’ailleurs ce que révèle le succès surprenant des interprétations du monde géostratégique que nous imposèrent Francis Fukuyama sur la « fin de l’histoire » et Samuel Huntington avec le « choc des civilisations » et qui nous condamnaient « en même temps » aux délices de Capoue et aux affres du terrorisme. Poutine a réveillé les Européens (et quelques autres) de leur torpeur et personne aujourd’hui ne peut parier un seul rouble sur un effondrement occidental ni sur une victoire décisive des Russes. Poutine oppose géopolitique et stratégie, c’est-à-dire la géographie et l’humanité, alors justement que l’une ne peut aller sans l’autre. Une Russie, sûre de ses frontières comme l’était l’Union soviétique de 20 millions de km2, est-elle compatible avec une mondialisation, quelle qu’elle soit, et avec ce que nous appelons des valeurs universelles ou, plus simplement humanistes ? Tel est l’enjeu et telle me semble être l’erreur de Vladimir Poutine, peut-être stratège et technocrate mais guère philosophe.

Cette hypothèse du renversement du monde était fondée sur une déroute ukrainienne. On sait ce qu’il en est et peut-être même sinon de l’enlisement du moins du piétinement de l’invasion, et qui rend donc caduque toute prétention au « grand soir ». Et si l’Ukraine résiste tant c’est d’abord que le patchwork des quelques cent vingt minorités qui la constituent, cet Etat incertain et provisoire créé par les aléas de l’histoire, est en train sous nos yeux admiratifs de se construire une « nation ». Avec comme maîtres-mots, la souveraineté et la liberté qui sont, depuis leur origine, les mantras des démocraties occidentales. C’est grâce à la résistance ukrainienne beaucoup plus qu’à travers la compassion européenne que l’ordre occidental, ou en tout cas ce qu’il promeut, prouve qu’il n’est pas encore à l’agonie et que l’analyse sur le « déclin de l’Occident », tarte à la crème des Russes et des Chinois, est infondée.

Si l’appréciation de Poutine est erronée, son constat d’affaissement est juste, je l’ai dit. Et nous devrions en tenir le plus grand compte. Pour envisager, dès que les canons le permettront, d’engager une vaste négociation planétaire pour tenter de remettre le monde à l’endroit, c’est-à-dire de réaligner les règles du jeu sur les réalités du monde. Ce qui fut fait en 1648 avec les Traités de Westphalie pour mettre un terme et surtout tenir le plus grand compte des enseignements des Guerres de Religion ; ce qui fut fait en 1815 au Congrès de Vienne pour tirer les leçons de la Révolution et de l’Empire ; ce qui fut en partie réalisé en 1919 par le Traité de Versailles qui mit fin aux empires ; ce qui fut complété et corrigé en 1945 lors du Traité de San Francisco pour clore la seconde guerre mondiale ; et qui fut négligé en 1991 à l’issue de la guerre froide en faisant peser sur la Russie tout le poids et la responsabilité de l’Union soviétique. Nous ne nous tirerons du guêpier russo-ukrainien que par une remise à plat de l’ordre mondial et des institutions internationales actuelles. La Chine et la Russie, membres permanents du Conseil de Sécurité, entre autres fonctions prestigieuses, ne réclament plus seulement leur part du gâteau mais un rôle en cuisine pour sa fabrication : leur conception du monde, des choses et des hommes doivent être prises en compte dans la redéfinition des principes et des règles qui huilent les rouages de la planète. Mais cette affaire est d’envergure et j’y reviendrai sans doute dans les prochaines semaines.

Le renversement de l’Ukraine

C’est l’objectif politico-stratégique que proclame Vladimir Poutine dans ses interventions. Mais avant de n’y voir qu’une exaspération contre un Etat « fantoche », passager plus ou moins clandestin de l’impérialisme occidental, il faut regarder la carte. Pas la carte de l’Ukraine mais celle de la Russie. Où l’on voit que cet immense territoire de 16 millions de km2 (trente fois la France et presque deux fois les Etats-Unis ou la Chine) n’a pas de frontières naturelles, sauf l’océan Pacifique à l’est. Nulle chaîne de montagnes sauf une centaine de kilomètres avec le Xinjiang chinois, mais partout des plaines immenses qui furent le théâtre naturel des grandes invasions provoquées par les peuples mongols dès le Ve siècle ; et ces peuplades « barbares », accumulées en Europe occidentale après la disparition du limes romain et acculées à la mer (océan Atlantique, mer Méditerranée et mer du Nord) n’ont eu de cesse, avec leur expansion démographique, que de retrouver un supplément d’espace vital (le Lebensraum allemand) qui ne se trouvait qu’à l’est, entre l’Elbe et le Dniepr. Cette région, avec la rive gauche du Rhin, furent les deux enjeux majeurs des guerres européennes séculaires. Pour aller vite et ne pas revenir sur quinze siècles d’histoire, en vue de la guerre froide l’Union soviétique s’était constituée un glacis protecteur (accords de Yalta avec Staline) verrouillé par un « rideau de fer » et complété par un Pacte de Varsovie qui lui permettaient de « voir venir ». Depuis 1991, avec l’autonomie stratégique des Etats satellites européens puis l’indépendance des Républiques soviétiques d’Europe et d’Asie centrale, la Russie s’est trouvée nue face à des « envahisseurs » potentiels. C’est vrai aussi face à la Chine où les deux fleuves Oussouri et Amour constituent une frontière de 3 000 kilomètres d’autant plus fragile que les camarades de l’empire du Milieu gardent très présents à l’esprit les Traités inégaux de 1885 par lesquels la Russie tsariste s’est emparée de la Sibérie orientale et a privé la Chine de tout accès à la mer du Japon. La Russie se sent donc très vulnérable et entretient un sentiment d’autant plus obsidional que l’Ukraine occupait toute la rive nord de la mer Noire, celle qui ouvre sur les mers chaudes et sur…le reste du monde.

C’est donc bien la géographie qui commande la stratégie russe depuis toujours et qui préoccupe les dirigeants du Kremlin depuis 1991. Outre la mer Noire non négociable (Crimée, Marioupol, Odessa), trois verrous géographiques obsèdent la Russie : au nord, l’accès à la Baltique et la Carélie russo-finlandaise ; au sud, le Caucase et la Géorgie ; à l’ouest les Carpathes et la Moldavie environnante. Dans cette zone frontière, l’Ukraine se présente comme une grosse verrue intrusive au cœur même de l’espace russe. C’est acceptable tant que l’Ukraine joue le jeu russe et se comporte en pays croupion aux mains d’oligarques inféodés au Kremlin ; c’est tout simplement intolérable lorsque cet ersatz de pays se veut souverain et se tourne naturellement vers les pays riches et libres de son voisinage occidental ; surtout s’il tient la Crimée et les rives de la mer Noire, surtout s’il est sensible à la propagande et aux activistes américains. Voilà à mon sens le vrai décor – géographique – et le motif – profond – de l’invasion russe en Ukraine.

Cette « opération spéciale », telle qu’elle est officiellement dénommée par le Kremlin, ne semble pas après douze jours d’opérations soutenues, rencontrer les succès escomptés. Il faut alors regarder une autre carte, celle de l’Ukraine et tenter d’y voir clair dans les « batailles » que conduit l’armée russe. Je commence par ce deuxième point : quid des forces terrestres russes ? Mes seules sources étant ouvertes, elles sont tout sauf fiables mais donnent un ordre de grandeur. Si l’armée de Terre comprend environ 300 000 personnels répartis, outre les troupes territoriales, en une douzaine d’armées (4 divisions et 26 brigades), il semble que l’essentiel du corps de bataille (7 armées de premier échelon) ait été engagé depuis le 24 février. Il n’y aurait donc pas de réserves importantes en deuxième échelon capables de relever ou de renforcer les nombreux fronts ouverts sur au moins cinq axes. Cela expliquerait la relative lenteur de la progression, accentuée par la combativité exceptionnelle des résistants ukrainiens qui semblent fort bien organisés, commandés et ravitaillés.

Le degré d’usure du premier échelon russe déterminera les résultats sur le terrain ; d’ores et déjà la ligne de la mer Noire semble atteinte en grande partie, à l’exception notable de Marioupol et d’Odessa, villes qu’il faudrait éviter de raser non pas par compassion envers leurs populations russophones mais à cause de l’utilité de leur fonction portuaire. La première ligne nord-sud Kharkiv-Marioupol concrétiserait l’annexion de cette partie orientale de l’Ukraine. La conquête d’une deuxième ligne sur le Dniepr, de Kiev à Kherson, pourrait être envisagée à moyen terme (30 à 45 jours) si toutefois des troupes d’assaut (paras et forces spéciales) sont engagées pour s’emparer des points de passage sur le fleuve et des carrefours principaux du centre du pays. Une troisième ligne éventuelle (plusieurs mois) consisterait à relier la Transnistrie moldave à Odessa d’une part et à Kiev d’autre part, ne laissant libre que la Galicie ex-polonaise dans laquelle les jusqu’au-boutistes ukrainiens pourraient se réfugier. Chacune de ces lignes pourrait être prise en compte, à mesure des combats, dans les atouts d’une éventuelle et future négociation. J’estime (mais c’est malheureusement très subjectif) que l’armée russe, sans relève ni réserve, va s’épuiser et s’enliser dans la conquête de sa première ligne d’objectifs et dans le siège très compliqué de la capitale Kiev ; cet échec relatif me semble pouvoir être une opportunité pour proposer, soit un cessez-le-feu, soit de premières discussions grâce aux quelques canaux qui restent ouverts avec Poutine (Premier ministre Bennet, Président Macron, délégation ukrainienne en Biélorussie). C’est sur ces bases, sans faire perdre la face ni à l’Armée russe ni à son chef Vladimir Poutine, que pourraient s’engager des négociations qui devraient intervenir au plus tôt, avant que les Russes ne s’enlisent encore plus et ne déciment la population ukrainienne, surtout avant que le conflit dérape en s’approchant des limites de l’OTAN. La Russie atteindrait alors une bonne partie de ses objectifs géopolitiques. L’Ukraine serait sans doute dépecée mais elle ne serait pas « renversée » comme le voudrait Poutine. L’Europe devra repenser entièrement sa sécurité et créer de toutes pièces une organisation dédiée, avec l’appui déterminant de la force de dissuasion française, afin d’interdire au maître du Kremlin, quel qu’il soit, de faire sauter les verrous de Carélie et de Moldavie. La future grande conférence sur la paix et la sécurité devra neutraliser un certain nombre de pays-frontières dans le monde et en particulier aux confins européens, créer en quelque sorte une zone-tampon entre les démocraties européennes et l’empire russe. Mais nous n’en sommes pas là !

(Compte tenu de la longueur de cette analyse des « trois hypothèses », je me réserve d’étudier la troisième dans une prochaine livraison.)


ANNEXE

« LA RUSSIE N’A PAS SEULEMENT DÉFIÉ L’OCCIDENT, ELLE A MONTRÉ QUE L’ÈRE DE LA DOMINATION OCCIDENTALE MONDIALE PEUT ÊTRE CONSIDÉRÉE COMME COMPLÈTEMENT ET DÉFINITIVEMENT RÉVOLUE »

La Fondation pour l’innovation politique a traduit du russe au français la version complète d’un édito de l’agence russe RIA Novosti, signé du chroniqueur Pyotr Akopov et titré « L’avènement de la Russie et du nouveau monde ». Cet article a été accidentellement mis en ligne le 26 février 2022. Initialement, la publication de ce texte devait avoir lieu après l’occupation de l’Ukraine par la Russie. L’article a été rapidement effacé, mais le service Web d’Internet Archive a réussi à le sauver. Cet article décrit le projet impérialiste conçu par Poutine. La russification totale de l’Ukraine et de la Biélorussie est présentée comme le point de départ d’une recomposition de l’ordre mondial. Le texte a été traduit du russe par Inna Uryvskaya. Un nouveau monde naît sous nos yeux.

L’opération militaire russe en Ukraine a inauguré une nouvelle ère, et ce en trois dimensions à la fois. Sans oublier la quatrième, la dimension interne à la Russie. Une nouvelle période commence aujourd’hui, à la fois d’un point de vue idéologique et socioéconomique ; mais ce sujet mérite d’être abordé plus tard. La Russie restaure son unité. En effet, la tragédie de 1991, cette terrible catastrophe de notre histoire, cette dislocation contre nature, est enfin surmontée. Cette restauration exige de grands sacrifices, par les événements tragiques d’une quasi-guerre civile, où des frères, séparés par leur appartenance aux armées russe et ukrainienne, se tirent encore dessus, mais il n’y aura plus d’Ukraine antirusse. La Russie est rétablie dans son intégralité historique. Vladimir Poutine a assumé, sans exagération aucune, une responsabilité historique en prenant la décision de ne pas laisser la question ukrainienne aux générations futures. En effet, la nécessité de régler le problème de l’Ukraine ne pouvait que demeurer la priorité de la Russie et ce pour deux raisons essentielles. Et la question de la sécurité nationale de la Russie, c’est-à-dire laisser l’Ukraine devenir une anti-Russie, n’est pas la raison la plus importante. La raison principale est un éternel complexe des peuples divisés, un complexe d’humiliation nationale dû au fait que le foyer russe a d’abord perdu une partie de ses fondations (Kiev), et doit supporter l’idée de l’existence de deux États, de deux peuples. Continuer à vivre ainsi serait renoncer à notre histoire, soit en acceptant l’idée insensée que « seule l’Ukraine est la vraie Russie » ou en se rappelant, impuissants et en grinçant des dents, l’époque où « nous avons perdu l’Ukraine ». Au fil des décennies, la réunification de la Russie avec l’Ukraine, deviendrait de plus en plus difficile : le changement des codes, la dérussification des Russes vivant en Ukraine et la propagande antirusse parmi les Petits-Russes ukrainiens auraient pris de l’ampleur. Aussi, si l’Occident avait consolidé le contrôle géopolitique et militaire en Ukraine, le retour à la Russie serait devenu totalement impossible, puisque les Russes auraient dû affronter tout le bloc atlantique.

À présent, ce problème n’existe plus : l’Ukraine est revenue à la Russie. Ce retour ne signifie pas que l’Ukraine perdra son statut d’État. Simplement, elle sera transformée, réorganisée et rendue à son état originel en tant que partie intégrante du monde russe. Sous quelles frontières ? Sous quelle forme ? Une alliance avec la Russie sera-t-elle établie, par l’intermédiaire de l’OTSC et de l’Union économique eurasienne ou en tant qu’un État faisant partie de l’Union de Russie et de Biélorussie ? Cela sera décidé une fois que l’Ukraine antirusse n’existera plus. Quoi qu’il en soit, la période de division du peuple russe touche à sa fin.
C’est ici que commence la deuxième dimension de la nouvelle ère qui s’annonce : elle concerne les relations de la Russie avec l’Occident, et non seulement de la Russie, mais du monde russe, c’est-à-dire, des trois États : la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, agissant comme une seule entité géopolitique. Ces relations sont entrées dans une nouvelle phase, et l’Occident voit la Russie revenir à ses frontières historiques en Europe. Il s’en indigne bruyamment, bien qu’au plus profond de son âme, il doit admettre qu’il ne pouvait en être autrement. Qui, dans les vieilles capitales européennes, à Paris ou à Berlin, pouvait réellement croire que Moscou renoncerait à Kiev ? Que les Russes seraient à jamais un peuple divisé ? Et ce, au moment même où l’Europe s’unit, où les élites allemandes et françaises tentent de reprendre le contrôle de l’intégration européenne aux Anglo-Saxons et de bâtir une Europe unie ! En oubliant que l’unification de l’Europe n’a été rendue possible que par l’unification de l’Allemagne, qui s’est faite grâce à la bonne – bien que pas très intelligente – volonté russe. Toute prétention aux terres russes est plus que le comble de l’ingratitude, c’est de la bêtise géopolitique. L’Occident dans son ensemble, et l’Europe en particulier, n’avait pas le pouvoir de maintenir l’Ukraine dans sa sphère d’influence, et encore moins celui de s’emparer de l’Ukraine. Pour ne pas le comprendre, il fallait être un imbécile en géopolitique. Pour être plus précis, il n’y avait qu’une seule option : parier sur la poursuite de l’effondrement de la Russie, c’est-à-dire de la Fédération de Russie. Mais le fait que cette option n’a pas fonctionné aurait dû être clair il y a déjà vingt ans. Il y a quinze ans, après le discours de Poutine à Munich, même les sourds auraient pu entendre que la Russie était de retour. Aujourd’hui, l’Occident essaie de punir la Russie d’être revenue, d’avoir empêché les Occidentaux de s’enrichir à ses dépens, d’avoir arrêté l’expansion occidentale vers l’est.

Cherchant à nous punir, l’Occident croit que nos relations avec lui sont d’une importance vitale. Mais ce n’est plus le cas depuis déjà bien longtemps. Le monde a changé, et les Européens, aussi bien que les Anglo-Saxons qui gouvernent l’Occident le comprennent. Toute pression occidentale sur la Russie sera vaine. Les dégâts dus à l’escalade de la confrontation seront bilatéraux, mais la Russie y est moralement et géopolitiquement préparée, quand une aggravation de l’opposition entraînera pour l’Occident des coûts importants, dont les principaux ne seront pas forcément économiques. L’Europe, en tant qu’Occident, voulait l’autonomie. En effet, le projet allemand d’une grande Europe intégrée est un non-sens stratégique si les Anglo-Saxons maintiennent un contrôle idéologique, militaire et géopolitique sur l’Ancien Monde. De plus, ce projet ne peut pas aboutir puisque les Anglo-Saxons ont besoin d’une Europe qu’ils contrôlent. Cependant l’Europe doit chercher l’autonomie pour une autre raison : au cas où les États-Unis s’isoleraient (en raison de leurs conflits internes grandissants et de leurs controverses), ou se concentreraient sur la région Pacifique, où le centre de gravité géopolitique se déplace aujourd’hui.

Les Anglo-Saxons entraînent l’Europe dans une confrontation avec la Russie et privent ainsi les Européens de toute chance d’indépendance. De la même manière, l’Europe tente d’imposer une rupture avec la Chine. Si les atlantistes se réjouissent aujourd’hui que la « menace russe » unifie le bloc occidental, Berlin et Paris doivent comprendre qu’ayant perdu tout espoir d’autonomie, le projet européen s’effondrera à moyen terme. C’est pourquoi les Européens indépendants d’esprit ne sont pas du tout intéressés par la construction d’un nouveau rideau de fer à leurs frontières orientales, réalisant qu’il se transformera en enclos pour l’Europe.

L’époque du leadership mondial de l’Ancien Monde (plus précisément, un demi-millénaire) est de toute façon révolue. Cependant, diverses options sont encore possibles pour son avenir. La troisième dimension des événements actuels est l’accélération de la construction d’un nouvel ordre mondial, dont les contours sont de plus en plus clairement dus au fait que la mondialisation anglo-saxonne est aussi répandue. Un monde multipolaire est enfin devenu une réalité. Dans cette opération en Ukraine, seul l’Occident s’oppose à la Russie, parce que le reste du monde le comprend parfaitement : c’est un conflit entre la Russie et l’Occident, c’est une réponse à l’expansion géopolitique des atlantistes, c’est le retour de la Russie à son espace historique et à sa place dans le monde.

La Chine, l’Inde, l’Amérique latine, l’Afrique, le monde islamique et l’Asie du Sud-Est, plus personne ne croit que l’Occident dirige l’ordre mondial, et encore moins qu’il en fixe les règles du jeu. La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue. Le nouveau monde sera construit par toutes les civilisations et tous les centres de pouvoir, et ce, évidemment, en collaboration avec l’Occident (uni ou non), mais celui-ci ne pourra plus imposer ni ses termes ni ses règles.