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Journal de la guerre 4

J + 14 – 10 mars 2022

Deux semaines de guerre et la routine s’installe avec son lot de commentaires médiatiques – plutôt du remplissage d’antenne -, avec des images normalement insoutenables de morts, de blessés, de réfugiés qui passent en boucle et auxquelles on finit par s’habituer, avec aussi – il faut bien vivre – les calculs d’épicier sur le prix « insupportable » de la baguette ou du litre d’essence… Je suis comme tout le monde sensible à ces images, mais j’essaye de sortir de ce cadre infernal et de guetter non des lueurs d’espoir – ce serait un gros mot – mais des signes avant-coureurs de ce que serait une pause dans les combats, au mieux un cessez-le-feu au moins local. C’est la troisième hypothèse suggérée dans le numéro précédent de ce journal, celui d’un changement à la tête de la Russie.

Le renversement de Poutine

Il faut d’abord évacuer dans cette hypothèse l’élimination physique du Président russe qui pourrait intervenir en interne – mais personne n’y croit une seconde – et qui est inconcevable venant de l’extérieur, c’est-à-dire à l’instigation d’une puissance étrangère. Vladimir Poutine s’est visiblement barricadé depuis longtemps (la peur du virus) et sa protection rapprochée doit être aux abois, comme une meute de chiens de garde. En revanche, ce qu’on peut tenter d’évaluer c’est la capacité de la nation russe à se débarrasser à plus ou moins long terme de son dictateur. Dans l’ordre et par cercles concentriques, les trois entités qui seraient en mesure de faire bouger le régime du dictateur : les oligarques, la société civile, l’armée russe.

Les oligarques – groupe de 150 à 200 mafieux – se partagent, depuis la privatisation de l’économie soviétique sous Boris Eltsine, l’essentiel des gigantesques sociétés qui ont fait main basse sur les matières premières, les ressources énergétiques, les industries de transformation, soit des centaines voire des milliers (s’agissant des hydrocarbures) de milliards de dollars. Et chacun d’entre eux doit au patron du Kremlin d’avoir conquis sa place ou de s’y être maintenu, « parrain » auquel ils ont tous rétrocédé une part du gâteau, faisant de Poutine une des plus grandes fortunes mondiales (estimée à 40 milliards, pas des roubles mais des dollars ; on crache sur l’Amérique mais on compte toujours en dollars). Certes, les sanctions économiques fléchées directement contre eux vont réduire quelque peu les comptes en banque des oligarques et en feront peut-être réfléchir quelques-uns. Mais ne nous faisons pas d’illusion : les traîtres dans les mafias sont rares car ils connaissent le « tarif », qu’il s’agisse de l’efficace polonium ou d’une balle de 9 mm. Rien à attendre donc du côté de l’équipage du navire amiral russe dont les membres sont embarqués dans l’aventure pour le pire et…pour le pire.

Le peuple est muselé et désinformé ; il ne sait pas grand-chose des événements en Ukraine, sauf peut-être les mères et épouses des soldats tués ou blessés sur le front, sauf aussi le service de santé et les hôpitaux de l’arrière qui devraient être submergés par le nombre des victimes, civiles et militaires, des différentes zones de guerre. J’y reviendrai plus loin car la question des pertes humaines, civiles et militaires, me semble être une clef du problème. Quant on entend l’ambassadeur russe à Paris ou un de ses conseillers raconter leurs délires sur nos plateaux de télé, on ne peut être qu’abasourdi par un discours dont les éléments de langage répétés en boucle sont dignes du pire temps du soviétisme. J’imagine que le peuple russe est à ce point d’intoxication qu’il a été mis sur orbite (basse) dans un monde parallèle. Ce que nous appelons la société civile, c’est-à-dire les corps intermédiaires, les intellectuels, les artistes, subissent une surveillance constante et sont interdits d’expression sauf à se retrouver fichés, arrêtés, privés d’emploi. Et comme trente ans ce n’est pas très long dans la mémoire collective, ils reviennent tous à la prudence et au mutisme qui leur permirent de survivre au totalitarisme.

Le troisième cercle est celui de l’armée russe. Tout le poids de la crise ukrainienne pèse en effet sur les chenilles de ses blindés et sur la solidité de leurs équipages. Or, les sept armées envoyées à l’assaut des villes ukrainiennes sont toutes tombées sur un « os » et, depuis deux semaines maintenant, sont enlisées dans leurs abords et bloquées à leurs accès d’autant plus défendables que la « raspoutitsa », le fameux dégel russe, interdit aux colonnes de véhicules de sortir du bitume, offrant une proie aux tireurs de lance-roquettes voire de cocktails Molotov. Les gains territoriaux ne sont pas négligeables mais la progression semble stoppée. La défense y a sa part, décisive ; la météo ne facilite pas les opérations ; mais l’épuisement du premier échelon des forces est manifeste.

Je veux revenir sur les pertes subies par l’armée russe. Les renseignements américains nous indiquent que les Russes auraient perdu 2 à 4 000 hommes tués après dix jours de combat. Si je reprends mes abaques d’ancien chef d’état-major de division, au chapitre du taux d’attrition en temps de guerre, je relève effectivement un taux moyen de morts de 1,5% dans le temps imparti, ce qui correspond à l’engagement d’une force de 160 à 180 000 hommes, soit l’effectif estimé des forces russes engagées contre l’Ukraine. Plus intéressant encore dans mes abaques, le taux de pertes globales est estimé à 7,5% (soit 4 à 5 fois plus de blessés que de tués), ce qui pour la force considérée représenterait entre 12 et 15 000 hommes « hors de combat ». Par déduction, cela suppose que sur les 2 000 chars et blindés engagés, plusieurs centaines ont été détruits ou endommagés ; à mon avis la valeur de 2 à 3 bataillons de chars T90 et 1 à 2 brigades motorisées. Ces pertes ne sont certainement pas uniformes et varient selon les fronts ; elles seraient concentrées sur les fronts est et sud-est (Kharkiv, Donbass, Marioupol) où les armées engagées seraient très éprouvées. A ce tarif-là si je puis dire, les forces d’attaque ne seraient plus en capacité de poursuivre leur progression, elles devraient être relevées ou, au minimum, voir leurs parcs blindés et leurs effectifs recomplétés. Est-ce faisable ? Les Russes ont-ils un deuxième échelon capable d’effectuer cette relève, au moins là où les pertes ont été les plus fortes ? J’en doute, et de la réponse à cette question dépend non seulement la suite des opérations mais aussi d’éventuels cessez-le-feu, les tentatives de négociation qui s’amorcent dès aujourd’hui en Turquie, etc.

Les généraux russes ne feront pas de miracles, cela se saurait, et les fronts actuels désignés ci-dessus vont se stabiliser pour plusieurs jours, ce qui n’empêchera pas la progression ailleurs avec la poursuite de l’encerclement des deux grandes villes que sont Kiev et Odessa, sur lesquelles pèsera la plus grande pression, exercée par des bombardements ciblés sur des objectifs sensibles comme les hôpitaux, agrémentée des coupures d’électricité, d’eau, de gaz, de réseau, etc. Tout ce qui rend la vie impossible aux populations. Les généraux ne se révolteront pas contre leur commandant en chef, mais ils lui feront savoir qu’ils sont incapables de remplir la mission, faute de moyens ; une bonne poignée d’entre eux sera sans doute envoyée dans le Limoges russe où ils auront le temps de méditer, derrière un grillage, des risques du métier. Comme je l’ai déjà écrit, nous avons affaire à une armée corrompue où le carburant et les rations alimentaires sont vendues avant même de remplir les dépôts, où les exercices d’entraînement se font à l’économie, où les tests de capacité opérationnelle sont négligés…On connaît tout cela par cœur !

A l’évidence, Poutine n’a pas l’armée de ses ambitions. Les efforts consentis depuis dix ans ont porté essentiellement sur l’armement mais pas suffisamment sur l’armée. Alors il peut encore taper comme un sourd sur tout ce qui bouge en Ukraine et y faire d’irréparables dégâts mais, ce faisant, la pression intérieure va immanquablement monter, les sanctions vont commencer à le gêner aux entournures ; il lui faudra envisager des portes de sortie et réduire ses prétentions. Il n’a pas perdu la guerre mais il ne peut plus la gagner. Je pense qu’il va maintenir son objectif d’annexion de la partie orientale de l’Ukraine, à savoir la ligne du Dniepr Kiev-Kherson et qu’il n’en démordra pas. Le Président Zélensky devra revoir sa copie et céder beaucoup plus de terrain qu’il le consent aujourd’hui – Crimée et Donbass. La négociation sur le futur statut des trois grandes villes d’Ukraine que sont Kiev pour l’orthodoxie, Kharkiv pour la vie universitaire et scientifique, Odessa pour l’histoire et le commerce sera un point crucial pour les deux parties. Mais il faut attendre ce que se diront (hors communiqué) les protagonistes à Antalya ces jours-ci, ce que décideront les Etats-membres de l’Union européenne demain à Versailles. La guerre n’est pas finie, tant s’en faut, mais l’échec relatif de l’armée russe obligera son président, soit à passer à un « stade supérieur », c’est-à-dire à provoquer un pays membre de l’OTAN avec des conséquences peu imaginables s’il décide de brûler ses vaisseaux, soit à accepter d’entrer en négociation pour engranger ses acquis et même plus s’il est raisonnable, en attendant dans plusieurs années de s’être refait une santé et une armée pour atteindre ses objectifs géostratégiques tels qu’ils ont été rappelés au début de ce journal.

Un point que je souhaite étudier à ce stade des opérations est relatif à la notion de guerre. Le ministre Bruno Le Maire s’y est laissé prendre qui dans un grand coup de menton a déclaré la « guerre économique » à la Russie. Il s’est fait gronder sur la forme soi-disant indécente et dangereuse à l’égard de nos « amis » russes. Il aurait dû se faire reprendre sur le fond : la guerre économique n’a ni sens ni existence. La seule guerre qui mérite ce nom est celle des canons, qui détruit et qui tue ; on le voit bien trop aujourd’hui. Cette guerre, la vraie, celle des combattants, s’accompagne et s’entoure de tout ce qui peut la servir ou la faciliter : l’embargo et les sanctions, la propagande, la désinformation, la prise d’otages des populations et j’en passe dans cette panoplie quasi infinie. Car la guerre est une pieuvre qui attire à elle toutes les saloperies du monde. Mais ne nous trompons pas sur ce que recouvrent les mots. La guerre économique est une invention de banquiers qui voudraient se faire passer pour des héros alors qu’ils ne sont que des camelots.

Dernier point pour aujourd’hui que je puise dans l’éditorial d’Alain Frachon pour Le Monde daté du 11 mars. Il encourage l’Union européenne à « parler le langage de la puissance » lors du sommet de Versailles. Je pense que, comme beaucoup de bons esprits formatés par les idéologies plus que la réflexion stratégique, il se trompe de siècle et de problème. Ce n’est pas de monter en puissance qu’a besoin notre Europe, mais d’organiser l’exercice de sa sécurité. Ce qui est une autre paire de manches, beaucoup plus ambitieuse et beaucoup plus intelligente. Mais j’y reviendrai probablement dans les prochains jours.