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Journal de la guerre 5

J + 18 – 14 mars 2022

« Le lièvre rusé a toujours trois issues à son gîte » dit le proverbe chinois, façon poétique d’évoquer les trois hypothèses de la théorie stratégique classique. Chacun ses mots, la méthode est identique. Si on se rapporte à la situation ukrainienne, Poutine a effectivement trois possibilités : 1/ celle de se rendre compte (tout seul ?) de son échec et de se résoudre à proposer de négocier ; 2/ celle de s’entêter dans sa stratégie de conquête, de faire appel à des renforts extérieurs et de continuer à bombarder ; 3/ celle enfin de s’énerver et de passer à autre chose, « quoi qu’il en coûte ». Je ne privilégie aucune de ces options mais je redoute la dernière qui ouvre la voie, via le chimique ou le nucléaire, à l’extension de la guerre sur le continent voire à sa généralisation. A ce stade, rien n’est impossible et rien ne doit donc être exclus. J’en reparle plus loin en abordant le mythe de la dissuasion nucléaire.

Cela permettra de répondre à la question du sexe des anges, à savoir si nous, Européens, sommes ou non « en guerre » contre la Russie. En 1939, on donna un nom à cette situation qu’on appela « la drôle de guerre » qu’on ne faisait pas encore à coups de canon mais qu’on avait déclarée. Aujourd’hui, la conflictualité passe par tant de canaux qu’il ne parait pas utile d’être explicite. Non, nous ne sommes pas formellement en guerre. Oui, nous pratiquons à l’évidence une forme d’hostilité qui serait le « canada dry » de la guerre ; cela y ressemble beaucoup mais on ménage les apparences. Après tout, cela coûte encore quotidiennement 700 millions d’euros versés aux Russes pour nous approvisionner en gaz et chauffer nos immeubles en cette fin d’hiver. En juin, nous serons plus allant ! Mais puisque la guerre en Ukraine nous incite à voler à haute altitude, je veux évoquer maintenant les deux thèmes « macro-stratégiques » que sont la dissuasion nucléaire et la logique des empires.

De la « dissuasion » nucléaire

Il paraît tout à fait indispensable, alors que le sort des armes n’est pas scellé, de s’interroger sur la question ô combien centrale (et escamotée) des armes nucléaires. En 1949, lorsque l’Union soviétique expérimenta sa première bombe atomique, elle se hissa au niveau des Etats-Unis, engageant avec les Américains un « duo nucléaire » qui ne fut troublé qu’en 1960 par la France puis par la Chine en 1964. On a bien connu cette montée en puissance des deux super-grands via la bombe H puis la course à la multiplication des armements et de leurs vecteurs intercontinentaux. La théorie qu’ils développèrent alors était celle du « deterrent », la dissuasion par la terreur atomique qu’ils faisaient régner certes entre eux (MAD ou destruction mutuelle assurée) mais aussi sur le reste du monde. Car, dans ce contexte de guerre plus tiède que froide, l’arme nucléaire (comme toute arme dans l’histoire) était une « arme d’emploi » ; les Américains l’avaient prouvé en 1945 en frappant le Japon, et avaient manqué de peu de le faire en Corée début 1951 comme le préconisait Mac Arthur pour stopper l’afflux des troupes chinoises sur le Yalu.

La dissuasion, telle que nous la concevons encore aujourd’hui, est une invention française, celle du stratège de Gaulle. Il voulait rompre le duopole assuré des deux Grands et y introduire un élément d’incertitude ou de déséquilibre, celui du « tiers » ou du faible. Les Généraux Gallois et Poirier théorisèrent cette vision géopolitique qui consistait à enfoncer un coin dans la bipolarité nucléaire. Le nucléaire, dans les raisonnements qu’ils m’ont fait l’un et l’autre l’honneur de partager, devenait une arme de « non-emploi en premier », si l’on préfère de riposte ou deuxième frappe, et qui de plus était « tous azimuts », c’est-à-dire dirigée contre personne et donc contre toute puissance nucléaire belligérante qui s’en prendrait à nos « intérêts vitaux », lesquels demeuraient naturellement imprécisés. Ce rôle de perturbateur nucléaire endocrinien déplut fortement aux dirigeants américains et, dans sa logique, poussa le Général de Gaulle à sortir la France du commandement intégré de l’OTAN. Allié mais pas vassal, il ne voulait pas que la France fut entraînée dans un conflit majeur pour une cause qui n’était pas la sienne.

Il se trouve que la guerre froide s’est éteinte avec la fin de l’Union soviétique en 1991. Et que les accords de maîtrise des armements et de sécurité signés dans les années 70 et 80 avaient sensiblement fait diminuer les risques d’escalade entre les deux Grands ; la construction européenne, l’engagement de l’OTAN et, surtout, la posture stratégique de la France n’y étant pas pour rien. Plus de guerre froide, plus de dissuasion à la française ! Comme l’OTAN et pour les mêmes raisons, la dissuasion française est depuis cette époque en « état de mort cérébrale » – c’est le cas de le dire – car, si les armes nucléaires sont bien là et en état, elles ne répondent plus à aucune théorie crédible. Fait aggravé par la professionnalisation de l’armée française et par sa transformation en corps expéditionnaire engagé loin des intérêts vitaux et de ce fait dissocié de l’arsenal nucléaire. La dissuasion à la française subit une double peine : la fin du contexte conflictuel qui lui a permis de naître, la fin de la cohérence stratégique de notre appareil militaire qui l’a rendue crédible. La réalité est que les quelques deux cents armes nucléaires françaises ne servent à rien d’autre qu’à donner à la France un « statut » politique de puissance nucléaire avec le siège correspondant au Conseil de Sécurité. Cela ne remplace pas une posture stratégique et la crédibilité qui l’accompagne.

Posture et crédibilité qui pourraient renaître dans un concept de sécurité européenne. Si nous parvenons à construire un système de sécurité européen, au sein de l’OTAN ou, mieux, autonome par rapport à l’Alliance atlantique, selon un modèle strictement défensif, alors les armes nucléaires françaises, intégrées dans un cadre politique et stratégique cohérent, pourront à nouveau exercer leurs capacités modernisées de dissuasion, non plus du faible au fort dans un monde bipolaire, mais d’égal à égal dans un monde multipolaire. C’est à ce concept résolument novateur que doivent travailler nos stratégistes, civils et militaires, et arrêter de répéter en boucle des arguments qui n’ont plus cours depuis trente ans.

La prolifération nucléaire est la conséquence directe de cette théorie française de la dissuasion. En fait, la France est le premier proliférateur nucléaire, la Chine a suivi quelques années plus tard, puis Israël avec la même théorie mais inversée, la Corée du nord exemplaire à cet égard, etc. Mais la prolifération en cours – on pense à l’Iran en particulier – se déroule dans un contexte fort différent de celui de la guerre froide, et l’on peut (doit) imaginer ce que serait un conflit régional entre l’Inde et le Pakistan ou, bientôt, entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Si la dissuasion telle que nous l’entendons à travers le « non-emploi » n’a plus de support ni géopolitique ni intellectuel, nous en revenons aux doctrines initiales telles qu’elles étaient conçues aussi bien par les Américains que par les Soviéto-Russes, celle de la « terreur nucléaire ». Sauf qu’entretemps la capacité des défenses antimissiles s’est développée au point de rendre incertaine l’efficacité d’une première frappe. La riposte graduée reprend alors ses droits, évitant la fatalité du « tout ou rien », mais on voit bien dans la retenue actuelle (provisoire ?) que les uns comme les autres retardent le moment de déclencher l’engrenage. Depuis soixante ans et la crise de Cuba, nous n’avons jamais frôlé de si près la déflagration des atomes.

Pour revenir à l’actualité, dans ce contexte de peur et de non-dissuasion, l’hypothèse de l’emploi d’armes dites NBC – pour Nucléaire, Biologique, Chimique – fait partie des probabilités qui ont été en partie expérimentées ailleurs (Syrie en particulier, mais aussi guerre Iran-Irak) et qu’il faut envisager avec sérieux et sang-froid. Si Poutine bombarde Marioupol dans les prochains jours avec des armes chimiques pour anéantir les « durs » de la brigade Azov, nous n’aurons aucune réponse à ce niveau, sauf à faire le pas qu’avec une belle unanimité nous nous refusons de franchir. Ce qui signifie que si Poutine doit échouer, il fera tout pour nous entraîner dans sa chute.

La logique des empires

Du plus loin de l’histoire humaine, la construction politique majeure est celle des empires. C’est celle des peuples qui, sous la férule d’un chef, se rassemblent pour élargir leur horizon et accroître leurs moyens d’existence. Pendant trois mille ans, les empires, les uns à la suite des autres, ont ponctué la vie collective de l’humanité ; leur cours n’a été interrompu qu’en 1919 par les divers traités qui ont clos la première guerre mondiale. Les empires russe et chinois étaient tombés peu avant, au début du siècle, suivis alors par les empires allemand, austro-hongrois et ottoman. Mais les empires maritimes (ou coloniaux) ont survécu au séisme du Traité de Versailles, moins d’un demi-siècle il est vrai. Après l’effondrement de l’empire militaire japonais puis la dissolution des empires coloniaux européens, seul demeurait survivant et hégémonique l’empire américain.

La deuxième construction collective est celle des villes. L’Etat a commencé par diriger la cité, non seulement lieu de gouvernement, mais centre de vie, d’économie et de culture. C’est pourquoi dans les guerres que se livrèrent les empires les enjeux furent toujours les villes et que la plupart des batailles portent des noms de villes, de l’antique Troie aux malheureuses villes ukrainiennes d’aujourd’hui. Au contraire des grands espaces que revendiquent les empires, les cités, en rassemblant les capacités humaines en un lieu donné, agglomèrent les richesses commerciales, les ateliers de fabrication, les biens culturels, bref ! les savoir-faire. Et c’est ainsi que, dans leurs conquêtes, les constructeurs d’empire s’ils ont souvent jalonné leur chemin de villes nouvelles, ont aussi détruit les cités renommées qui leur faisaient ombre et concurrence. Le Kremlin pourrait anéantir Kiev la religieuse et résistante qui lui rappelle trop un empire lointain, mais qu’en sera-t-il alors d’Odessa la multiculturelle, de Kharkiv l’intellectuelle, etc ?

Le génie politique du Cardinal de Richelieu est d’avoir bâti ce qui est devenu la référence en matière de gouvernance : l’Etat-Nation ; et celui de son successeur Mazarin d’avoir réglé leurs relations lors des Traités de Westphalie en 1648. Cette organisation du monde a prévalu depuis deux siècles en Europe avant de s’étendre au monde entier où l’ONU compte 193 Etats, par principe égaux et souverains. Tous les empires défaits au XXe siècle sont devenus des Etats-Nations dans une cohérence plus ou moins grande, à l’exception notable des Etats-Unis qui, insularité oblige, se sont constitués en empire mondial à partir de la nation américaine.

Cet isolement américain qui frisait à l’hégémonie ne pouvait être longtemps tenable. Hormis la rivalité économique de la Chine pour la domination du marché mondial, ce sont les Américains eux-mêmes qui ont dénoncé leur propre impérialisme : en ruinant leur nation de l’intérieur d’abord, en cultivant leur mauvaise conscience raciste ensuite, en abandonnant leurs obligés extérieurs enfin. Leur effondrement politique et moral depuis l’attentat inouï du 11 septembre 2001 a donné des idées à tous leurs concurrents et adversaires, notamment aux humiliés et aux frustrés, ceux qui ont le sentiment d’avoir été éjectés de l’histoire mondiale : les anciens empires continentaux.

Le réveil géopolitique de la Chine, de la Russie, de la Turquie, mais aussi de l’Iran ou du Brésil, nous indique que la construction politique initiale de l’humanité n’a pas dit son dernier mot. L’historien Jean-Baptiste Duroselle avait gravé dans le marbre, croyait-on, la formule selon laquelle « Tout Empire périra » ; il n’avait pas vu assez loin car la tentation de tout empire est de renaître et l’histoire des empires n’est pas finie. L’Etat-Nation demeure une formidable idée pour fixer les peuples sur un territoire et articuler les relations internationales. Mais c’est une idée contestée par les empires dont l’incertitude des frontières – et donc la crainte obsidionale de leur sécurité – les entraîne à brutaliser l’échiquier mondial et à rompre, aux nom d’intérêts souvent imaginaires, l’équilibre et la paix des nations.

La tectonique des plaques impériales s’est donc remise en marche. La Chine avait initié le mouvement avec le Tibet, suivi du Xinjiang, en attente de Taïwan, sans compter les villes-concessions comme Macao et Hong-Kong. A son propos, n’oublions pas la partie de la Sibérie orientale qui lui fut ôtée lors des traités inégaux d’Aigun en 1858 et dont le musée dédié de Heihe au bord du fleuve Heilongjiang (Amour) maintient la mémoire vive. La Russie, cet immense continent sans frontières naturelles (sauf les océans Arctique et Pacifique au nord et à l’est) n’a cessé dans l’histoire, d’une part de se protéger à l’ouest contre « l’empire européen », d’autre part de conquérir des positions vers les « mers chaudes » via la mer Noire et la Caspienne au sud. Après la Transnistrie moldave, l’Ossétie géorgienne, la Crimée, le Donbass ukrainien, et aujourd’hui l’Ukraine dans sa totalité, Poutine présente les mêmes obsessions que ses grands prédécesseurs, les Ivan le Terrible, Pierre le Grand ou la Grande Catherine.

Il faut que la guerre d’Ukraine soit le terme définitif de cette logique d’empires et sauve la construction moderne et équilibrée de l’Etat-Nation. Que les Empires périssent enfin et que Duroselle ait raison. Peut-être faut-il cette ultime épreuve pour que tous les peuples comprennent enfin qu’il leur faut éradiquer le vieux système impérial et accorder plus de souplesse à cette ancienne « tectonique des plaques » impériales qui, si elle était laissée à elle-même, pourrait ramener l’humanité à l’âge de pierre.