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Journal de la guerre 6

J + 24 – 20 mars 2022

Comme prévu, la guerre s’embourbe ; elle n’aura donc pas de solution militaire à moyen terme et il faudra trouver la fenêtre par laquelle faire entrer un peu d’air diplomatique. En attendant que les positions s’assouplissent de part et d’autre, les bombardements continuent comme à l’exercice, avec cynisme, sans autre efficacité que de détruire et de tuer mais, chaque jour davantage, en renforçant l’hostilité sinon la haine des Ukrainiens martyrisés. Dans ce contexte tendu, les regards se tournent vers la Chine, auréolée par la Russie poutinienne d’une « amitié sans limite » selon le communiqué sino-russe du 4 février dernier. Le Président Xi Jinping détient probablement la clef du problème, mais dans des conditions et à des nuances qu’il faut explorer.

En effet, la Chine « renaissante » va vouloir profiter de la situation, primo pour « bétonner » ses divers acquis depuis trente ans, secundo pour faire bouger les lignes d’un ordre mondial à ses yeux inéquitable ; mais, surprise comme tout le monde par un engrenage guerrier qu’elle n’avait visiblement pas anticipé, elle va se donner le temps d’analyser les événements et surtout d’inventorier les avantages qu’elle peut en retirer et donc, in fine, le « tao » – la voie – qu’elle va suivre dans les semaines à venir. Il paraît donc y avoir une divergence de taille entre l’urgence d’arrêter les massacres et la traditionnelle prudence de l’Empire du Milieu à investir ses talents sans de sérieuses assurances de résultat.

Premier point : la Chine a la même « obsession » de sa sécurité que la Russie ce qui est le propre des empires continentaux ; la « Grande Muraille » est encore là pour en témoigner. Mais la configuration géographique est différente et le glacis protecteur de l’Asie centrale n’est comparable en rien à l’Europe orientale, même si le Xinjiang pose un problème identique à celui de l’Ukraine, celui du séparatisme. Mais autant les Chinois peuvent réduire les Ouïgours au silence sans bouleverser l’ordre mondial, autant les Russes ont mal apprécié, d’une part la capacité de résistance des Ukrainiens, d’autre part le retentissement mondial que cause l’agression dont ils sont victimes. Il y a là une certaine concordance géopolitique qu’on retrouve ailleurs dans leurs conceptions politiques : la vie humaine n’a pas de valeur ; seul le collectif est important – et un collectif idéalisé tel la « Grande Russie » ou, pour les Chinois, la supériorité du peuple « han ». Il faut donc, pour ces deux systèmes impériaux, sacraliser à la fois le territoire et le peuple, thèse bien connue de tous nos nationalistes extrémistes.

Deuxième point : La Chine parait incontournable pour trouver une issue à cette guerre sans faire perdre la face à son ami russe, d’une part en raison de cette amitié, d’autre part par défaut. En effet, ni les Etats-Unis ni aucun pays européen ne semblent en mesure de trouver audience auprès de Poutine tant les uns et les autres symbolisent à l’excès cet « Occident » honni par le tyran russe. On aurait pu compter sur le Premier ministre israélien mais, manifestement, Monsieur Bennett ne fait pas le poids malgré le statut nucléaire d’Israël et son importante population d’origine russe. Les Etats-Unis de Jo Biden ont par ailleurs brûlé, entre autres, leurs vaisseaux diplomatiques en traitant Poutine de « criminel de guerre », ce qui est avéré mais peu approprié pour une éventuelle médiation. La réunion du 14 mars à Rome entre Jack Sullivan, le secrétaire du Conseil National de Sécurité américain et Yang Jiechi, le responsable des Affaires étrangères au Comité Central du PCC, peut signifier un passage de témoin entre les Etats-Unis et la Chine pour tenter de ramener la paix en Eurasie, passage confirmé lors de la discussion au sommet le 18 mars entre les deux présidents. En Europe, seule la France pourrait prétendre être un interlocuteur possible et valable, pour des raisons aussi stratégiques que circonstancielles – la présidence européenne ; mais la condescendance ouvertement affichée de Poutine à l’égard du Président français ne milite pas pour ce type d’ouverture. On ne voit pas qui, mieux que Xi Jinping, pourrait trouver le chemin qui conduit à Poutine : il va y falloir une qualité de diplomatie à laquelle les caciques de Waijiaobu – le ministère chinois des Affaires étrangères – ne nous avait pas habitués ces dernières années ; et il va aussi falloir « inventer » une politique extérieure autrement ambitieuse que celle du mercantilisme et de la sécurité rapprochée qui en sont les faibles moteurs. En clair, la Chine doit enfin se hisser au niveau de responsabilité et d’initiative d’une « puissance mondiale » et plus seulement de « passager clandestin » et hypocrite d’un ordre qui lui a si bien réussi.

Troisième point : la Chine est avant tout pragmatique ; les grands principes humanitaires et juridiques la laissent de marbre et elle ne cherche en toute chose que son intérêt. En l’occurrence, quel est-il ? Les Chinois veulent trois choses : 1/ être partie prenante (et non plus partie soumise) à « l’ordre mondial »1, c’est-à-dire concourir à en redéfinir les termes2, ce qui est d’ailleurs un point commun avec les revendications du président russe ; 2/ avoir les mains libres dans sa zone d’influence, principe premier d’un ordre impérial ; outre le Xinjiang et Taïwan qui font partie intégrante de la Chine, le sujet essentiel est celui de l’Asie centrale dont on sait qu’elle est un réservoir d’hydrocarbures en même temps que le passage obligé des « routes de la soie », réplique chinoise des routes maritimes qui firent la fortune des Anglo-Saxons ; 3/ poursuivre leur développement économique sans entraves, clé de la pérennité au pouvoir du PCC, traduit par l’objectif de l’harmonie sociale avant 2050. En réalité, les Russes, hormis la question de l’Asie centrale dans laquelle ils seraient d’ailleurs perdants, ont peu à voir avec ces objectifs chinois ; ceux-ci concernent d’abord les Américains, dont le « nihil obstat » serait indispensable pour permettre à Xi Jinping de faire une offre valable à Poutine. C’est dire si l’Ukraine est éloignée des préoccupations chinoises. Mais – et ce « mais » est décisif – les Chinois ne peuvent non plus tolérer de voir le peu d’ordre restant dans le monde devenir un chaos dans lequel ils sont assurés que, non seulement la vie internationale entrera dans une zone de turbulences imprévisibles, mais aussi que les circuits économiques dont ils dépendent encore à 40 ou 50% de leur économie seront perturbés au point de remettre en cause les objectifs sociaux et politiques du Parti. L’espace de manœuvre diplomatique chinois est donc un « trou de souris » auquel les Célestes sont peu et mal préparés et qu’il n’est guère dans leurs habitudes de pratiquer. Mais il n’y a pas d’autre choix et il faut compter sur leur opportunisme. La crise (en mandarin : weiti) signifie pour eux aussi bien danger qu’opportunité. Voilà l’occasion pour la Chine de prouver qu’elle mérite sa position de puissance mondiale et d’entrer par la grande porte dans l’histoire du XXIe siècle.

Quatrième point : Taïwan. Quelques bons esprits ont cru avisé de comparer les velléités de conquête russe sur l’Ukraine et l’hypothétique réintégration de Taïwan « par la force » dans la nation chinoise. S’ils avaient jamais eu l’idée farfelue de faire débarquer un corps expéditionnaire de l’APL pour récupérer Taïwan, les caciques du Bureau politique vont sans doute y réfléchir à deux fois. Pour au moins deux raisons. La première est évidente et c’est celle de la « résistance ukrainienne ». Qui peut imaginer que les Taïwanais, indépendants de fait depuis 1949 et démocrates depuis plusieurs décennies, se laisseraient envahir sans le faire payer un prix exorbitant aux éventuels assaillants du continent ? Si retour à la mère-patrie il doit y avoir un jour, il ne pourra se faire que par « entente cordiale » ou soumission de l’un des deux, mais certainement pas par une destruction ruineuse. La deuxième est plus grave pour les Chinois. Les Russes sont en train de démontrer que le modèle d’armée offensive dont les Chinois se sont inspirés et dotés à grands frais est piteusement mis en échec dans la configuration d’un conflit contemporain. Comme très souvent dans l’histoire militaire – référence à Vauban notamment -, l’avantage est aujourd’hui à la défensive. Il est considérable car procuré par les quatre facteurs redoutables que sont le tissu urbain, les armes antichars et antiaériennes, les contre-mesures électroniques et les aspirations populaires à la liberté. Les Russes devraient pourtant s’en souvenir qui ont résisté à Léningrad et à Stalingrad contre la Wehrmacht, exemple quasi parfait d’une armée offensive ; et qui ont dû raser Berlin en 1945, ne l’oublions pas, et qui ont aussi détruit Grozny et Alep plus récemment. Je serais « jiangjun » (général) en exercice dans l’armée chinoise, je me permettrais de faire remarquer respectueusement aux camarades éminents de la direction du Parti que leur modèle d’armée, si chèrement mis au point depuis trente ans, s’il fait forte impression sur les attachés militaires lors des défilés de la place Tian’anmen, me semble aussi peu opérationnel que celui de la vaillante armée russe face à Kharkiv, à moins qu’il soit aussi corrompu, ce qui ne serait pas invraisemblable.

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En conclusion de ce regard tourné vers la Chine à l’occasion de la guerre en Ukraine, je pense que l’Empire du Milieu devrait procéder à une révision complète de sa vision du monde, du continent eurasiatique, de ses capacités militaires et, bien sûr, de son appareil diplomatique et des principes qui l’inspirent. Si la Chine veut être au « milieu » comme l’indique son nom « Zhongguo », c’est d’abord à elle de faire l’effort de se diriger vers le « centre » du monde, là où se trouvent tous les hommes de bonne volonté.

1 Le Professeur Yuan Peng, directeur du CICIR (Institut chinois des Relations Internationales Contemporaines) et influent théoricien du régime en décrit les termes sur le site du CICIR en 2021. In Les services secrets chinois de Roger Faligot, pp 691-694, Chronos, 2022.
2 « En 1978 le professeur américain de sciences politiques Modelski a proposé sa loi éponyme : dans les 500 dernières années, le paysage politique international a été remodelé tous les 100-120 ans environ. Ce cycle fait de révolutions dans les institutions et dans les technologies est souvent accompagné de guerres et de basculements dans l’hégémonie mondiale. Dans chaque cycle la puissance qui conteste l’hégémonie de la puissance dominante est souvent amenée à lui faire la guerre. Une fois que le leader et le challenger ont épuisé leur puissance respective dans le conflit, ce sont souvent les pays alliés de la puissance dominante qui en profitent pour asseoir à leur tour leur domination. Nous sommes à la fin d’un cycle Modelski : l’ancien système politique est en déclin et la guerre est à l’ordre du jour. » Sinocle du 16 mars 2022.