Abonnés

Journal de la guerre 7

J + 24 – 22 mars 2022

Après bientôt quatre longues semaines d’une « opération militaire spéciale » qui visait à libérer l’Ukraine des méchants « néo-nazis » qui l’oppressaient, aucun des buts politiques supposés de Vladimir Poutine ne semble atteint ni sur le terrain ni dans l’opinion publique mondiale. Du moins est-ce le constat objectif que serait en droit de faire un modeste observateur européen. Certes, d’après la propagande, les reportages sont mensongers, les vidéos truquées et les morts provoqués par les anti-russes aux abois ! Mais peut-on sérieusement masquer la réalité, peut-on encore longtemps dans les pays totalitaires (Russie bien sûr mais Chine et tant d’autres…) mentir aussi effrontément aux populations ? Je crois que l’histoire finit toujours par être connue dans ses tours et ses détours, dans ses grandeurs et ses perversions, parce que le propre des hommes est de se souvenir et de se raconter. S’ils veulent échapper à leurs tourments, ils savent que seuls le remords et la confession peuvent les en soulager. Malgré les bourrages de crâne d’où qu’ils viennent, nous saurons tout de la stupéfiante agression de l’Ukraine par son soi-disant frère slave. Ne pas supporter d’avoir un « frère cadet » qui s’émancipe et sorte du cadre familial pour vivre sa vie, tel semble être le ressort psychanalytique de cette désastreuse histoire.

Un complot stratégique ?

Mais il ne faudrait pas ignorer l’autre ressort, celui de la « grande stratégie » qu’analyse l’éditorial d’Evariste dans le numéro de Respublica du 20 mars. Autant sa thèse de la « guérilla ukrainienne » me paraît pertinente et doit même nous servir d’exemple et, je le souhaite, de modèle pour la défense européenne à venir, autant celle du « complot de l’Occident » pour pousser Poutine à la faute me semble pas moins que farfelue et relever d’un machiavélisme supposé qui émanerait des divers dirigeants du monde. Ainsi, il faudrait remonter un an en arrière où des organes de renseignement (américains mais pas seulement) auraient alerté sur la dégradation de la situation aux marches ukrainiennes et sur l’imminence de l’extension du conflit. La guerre aurait été prévisible, et les abandons piteux et précipités d’Afghanistan par les Etats-Unis et du Mali par la France n’auraient été que des replis stratégiques, sortes de « signaux de faiblesse » adressés par les Occidentaux à Poutine pour lui laisser le terrain libre et l’inciter ainsi à se lancer dans l’aventure guerrière. En quelque sorte, une prise de judo insolite envers un expert de l’art qui serait tombé dans le piège à pieds joints ! Surprenant, non ?

Cette thèse devrait régaler les tenants du complotisme selon laquelle quelques mauvais génies tirent les ficelles des marionnettes étatistes ; je la crois aussi stupide que dangereuse dans la mesure où elle veut toujours tout expliquer et justifier comme si la vie du monde était condamnée à une « intention » logique alors que nous savons d’expérience que le hasard, les circonstances et la folie des hommes sont les véritables moteurs de l’histoire. Pour rester un instant encore sur l’examen de cette thèse, faire croire au génie stratégique des Biden, von der Leyen, Stoltenberg et consorts otaniens, me paraît pour le moins osé. Si cette cohorte de politiciens avait un sens stratégique aussi affûté, cela se saurait depuis longtemps et nous n’en serions pas là, à moins de les affubler d’une capacité de dissimulation et d’un cynisme tels qu’il faudrait les traduire un jour devant des tribunaux.

Une autre thèse, encore plus nauséabonde, validerait la montée en puissance d’une armée ukrainienne bientôt dotée d’armes bactériologiques et nucléaires et prête à se lancer à la reconquête des territoires perdus, la Crimée en premier lieu. Tout cela fomenté bien sûr par les diaboliques Américains et par leurs marionnettes otaniennes et européennes mentionnées ci-dessus. Poutine, n’écoutant que son patriotisme, aurait alors entrepris de « démilitariser » et « dénazifier » son agressif voisin. CQFD. Il y a des jours où l’on se sent en droit de douter de l’intelligence des hommes.

La guérilla high tech

Le deuxième volet de la thèse d’Evariste est en revanche plus crédible ; il est même d’une acuité quasi prophétique. C’est celle de la reconstruction, à bas bruit, d’une armée ukrainienne réorganisée sur un mode défensif décentralisé, entraînée à employer les moyens de la guérilla « high tech » expérimentés avec succès sur d’autres théâtres d’opérations, et capable – c’est l’essentiel – de faire face avec succès à la soi-disant puissante armée blindée russe : une réalité qui modifie radicalement non seulement le cours de la guerre mais qui devrait bouleverser pour longtemps la polémologie autant que la stratégie. J’y reviendrai plus loin, mais nous devrions tous, Français et Européens, réfléchir à ce modèle qui fait héroïquement ses preuves depuis un mois et renvoie les succédanés de la Wehrmacht dans les catacombes de l’histoire.

Revenons sur le théâtre d’opérations. Faute d’un deuxième échelon capable de relever des troupes très éprouvées par un mois de combats acharnés et meurtriers, faute d’un plan de bataille alternatif, l’état-major russe est condamné à se terrer dans une guerre de tranchées pour échapper aux commandos armés d’antichars et d’antiaériens redoutables, à investir les villes et à les bombarder aveuglément, et donc à s’embourber autant dans le temps que dans l’espace. Militairement parlant, ce n’est pas bon signe ! La question qui se pose aujourd’hui n’est plus celle de l’échec avéré de l’« opération militaire spéciale » mais celle de la guerre de positions et du temps long qu’elle suppose.

La Russie de Poutine, mise au ban économique de la planète, peut-elle se permettre une guerre ouverte (et coûteuse) de longue haleine ? Si oui, comment renouveler ses ressources militaires et techniques sachant qu’il a usé l’essentiel de son corps de bataille et dépensé son stock de missiles ? Si oui, face au nationalisme ukrainien soutenu par tout l’Occident, comment ne pas être assuré de perdre et de mettre en péril non seulement son régime mais aussi l’avenir de la Russie ? Si non, il faut en sortir au plus vite, soit par la diplomatie qui semble suspendue, soit par une escalade qu’on peut imaginer en pire. Nous sommes effectivement parvenus au tournant de la guerre où, sans le succès d’un gage territorial majeur mais avec l’humiliation d’une armée décimée (un sur dix), Poutine peut être tenté – perdu pour perdu – de jouer son va-tout et de faire des exemples. D’abord, s’il n’arrive pas à éliminer la brigade Azov de Marioupol, ses habitants pourraient se trouver « traités » par divers produits interdits comme le chimique ou le bactériologique ; à cet égard, de vieux stocks soviétiques doivent encore traîner dans les soutes du Kremlin. Enfin, – ultima ratio dictatoris – s’il ne parvient pas à investir Kiev et à faire tomber la capitale, elle pourrait subir une frappe nucléaire et être rayée de la carte. Sans que personne ne réagisse dans le monde, sauf en vives protestations et en menaces d’être encore plus virulent la prochaine fois. La Russie n’aurait plus alors de « remords ukrainien », celui de ses origines et de son cœur historique. Elle serait face à elle-même, face au monde, face à l’histoire. Et Poutine terminera lamentablement sa pitoyable odyssée, comme un Mussolini, comme un Ceausescu…

Le cas biélorusse

Par parenthèse, je ne veux pas omettre d’évoquer une « annexe » possible du plan d’opérations initial, à savoir une intervention biélorusse. La valeur de deux armées russe et biélorusse (environ 40 000 hommes) stationne dans l’ouest biélorusse, au nord de la frontière ukrainienne, prêtes sur ordre à se lancer dans la conquête de Loutsk et plus au sud de la capitale régionale Lviv (la Lemberg d’avant 1914). Trois paramètres doivent être pris en compte qui expliqueraient l’attentisme d’une telle action dont on peut supposer que les effets sur les arrières ukrainiens et sur les voies d’accès à la Pologne seraient déterminants pour la suite de la guerre. D’abord Alexandre Loukachenko, le Président biélorusse, au vu de la tournure des événements, ne serait plus aussi allant que le prévoyait le Kremlin ; son calcul pourrait bien être de ne pas insulter l’avenir. Ensuite la nature du terrain en cette période de « raspoutitsa » ; les marais du Pripiat, où s’illustra la résistance polonaise contre les Soviéto-Nazis en 1939, constituent un obstacle naturel parcouru de rares axes et donc peu propice à une opération de force qui serait facilement contrariée par l’armée ukrainienne. Enfin la valeur opérationnelle des forces d’invasion en question, constituées de conscrits, sans doute peu enthousiastes d’aller périr enlisés dans ces célèbres marécages. Dans ces conditions, le sixième front biélorusse pourrait bien demeurer sur ses positions et les arrières ukrainiens demeurer relativement épargnés.

Le modèle ukrainien

Sur le plan militaire, les Ukrainiens nous montrent la voie. Depuis 2014, à partir d’une armée de modèle soviétique sans valeur opérationnelle, ils ont construit – avec l’aide soutenue de formateurs otaniens, il faut le souligner – un appareil défensif décentralisé dont l’efficacité actuelle laisse admiratif. En outre, ils ont formé au cours de ces huit années sur le front du Donbass, des dizaines de milliers de jeunes soldats, familiers des armements modernes et rompus aux rigueurs de la vie en campagne. Ce ne sont pas 200 000 hommes que compte désormais l’armée ukrainienne mais probablement 4 à 500 000 « combattants » entraînés, motivés et équipés, sans compter une garde territoriale peu aguerrie mais d’égale ampleur. Dans ces conditions et selon les ratios en vigueur, il faudrait à l’armée russe disposer d’au moins un million d’hommes pour espérer s’emparer du pays et le « tenir ». On en est loin, les forces résiduelles du corps de bataille russe se montant probablement aujourd’hui 22 mars à 100 ou 120 000 hommes au mieux. Ce modèle défensif que permettent les nouveaux armements « anti » – et qui ressemble par ailleurs au très efficace système suisse – est sans doute celui dont les armées du XXIe siècle devraient s’inspirer si elles veulent « résister » aux agresseurs impériaux.

En France, nous devrions revisiter un modèle d’armée qui n’a guère fait ses preuves, loin de là, pour ne pas dire qu’il a subi des échecs depuis les diverses mutations auxquelles on l’a soumis depuis trente ans. Cela n’enlève rien à la valeur combative reconnue des soldats français, mais met en lumière des choix stratégiques malheureux, timides et inadaptés. L’armée française de la guerre froide s’est progressivement transformée, sous des pressions extérieures (budgets en forte baisse, suspension de la conscription et passage à la professionnalisation) et avec le consentement actif du commandement, en armée de projection, en fait en corps expéditionnaire dont les exigences opérationnelles et logistiques réduisaient à pratiquement rien les forces du territoire. On ne peut, comme sous le Second Empire, avoir une armée d’intervention tous azimuts (Crimée, Italie, Mexique…) et parvenir à résister à l’invasion (Sedan, Metz 1870). Toutes choses égales par ailleurs, nous sommes dans une configuration proche de celle qui prévalut sous Napoléon III et à laquelle « il ne manquait pas un bouton de guêtre ». Le résultat de cette inconscience stratégique : deux guerres mondiales et leurs lointaines conséquences dont la guerre en Ukraine est une dramatique illustration.

Dans les réflexions qui sont conduites ici ou là et dont je perçois les signaux faibles, ne nous trompons pas de stratégie. Aurions-nous maintenu une armée de Terre à 256 000 hommes et dotée de 800 chars de bataille avec ses composantes techniques et logistiques dites de « haute intensité », nous ne serions pas mieux à même d’intervenir aujourd’hui pour l’Ukraine et nous n’aurions pas pour autant dissuadé Poutine de lancer sa sale guerre. Le problème n’est donc pas « quantitatif », ce n’est pas une question de « puissance » ; l’enjeu en revanche est celui de notre sécurité globale. Et celle-ci ne peut provenir que des trois cercles que sont 1/ la capacité de prévention par les services de renseignement au sens le plus large ; 2/ la capacité de protection que fournirait le maillage dense d’une « défense territoriale » couplée aux défenses maritime et aérienne ; 3/ la capacité de dissuasion qui est le propre de nos forces nucléaires.

Retrouver le continuum défense-sécurité à travers ces trois concepts nous ferait revenir aux origines des années 1960 et à la stratégie gaullienne qui était consacrée à la seule défense de nos intérêts nationaux vitaux. Mais en soixante ans le monde et l’Europe se sont transformés : au monde bipolaire manichéen a succédé un monde multipolaire régionalisé et complexe. Tout en conservant ses invariants, la stratégie de la France doit s’adapter aux circonstances ; les unes ont trait à l’indispensable solidarité européenne démocratique ; les autres dépendent de la révolution technologique en cours.

Sur le premier point, si l’on s’inscrit dans le cadre d’une conception strictement défensive de notre sécurité nationale, il saute aux yeux de n’importe quel profane que celle-ci ne peut se résoudre à une « forteresse française » ; que la sécurité englobe nécessairement notre environnement spatial et qu’elle ne peut être disjointe de celle de nos voisins. Ne serait-ce que pour la raison cruciale de la maîtrise de l’espace aérien dont une éventuelle interdiction suppose de la distance. Ne serait-ce surtout pour la raison essentielle que nous partageons la même idée de l’homme. Pour me faire comprendre, si la défense doit demeurer nationale pour des questions pratiques et politiques, la sécurité ne peut être que collective et rapprochée (pour être crédible), donc européenne.

Sur le deuxième point – et l’exemple ukrainien est probant – la révolution technologique en cours crée le renversement du rapport des forces qui donne enfin l’avantage à la défensive après un siècle d’« offensive à outrance ». Lorsque le systèmes militaires sont exagérément offensifs, ils invitent à l’agression et à la guerre ; lorsqu’ils sont strictement défensifs, ils inspirent le respect et la sagesse de rester chez soi.

Je développerai par ailleurs et plus tard ce que devrait être un « livre blanc européen » sur la sécurité. Les querelles de l’OTAN, de la défense européenne et autres discussions sans fin sur lesquelles les Européens ne se mettront jamais d’accord me paraissent aujourd’hui dérisoires au vu d’abord de ce qu’il se passe en Ukraine, à nos portes, et au regard ensuite des enjeux qui sont ceux du « sort de l’Europe ».

Post-scriptum : Je ne publierai pas ces textes ailleurs que sur le site de la Société de Stratégie, n’ayant ni réseau d’influence ni goût pour la polémique. Le sujet est trop sérieux pour qu’on ratiocine et qu’on tergiverse. Que ceux qui seraient convaincus, à la lecture de ces propositions, de leur pertinence, les prennent en compte, les diffusent et les fassent parvenir dans les champs de la décision.