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Journal de la guerre 9

J + 32 – 30 mars 2022

Un vent d’optimisme a soufflé le 29 mars au pont d’enflammer les marchés financiers, prompts à donner crédit aux rumeurs qui sont toujours propices à la spéculation ; quitte à ce qu’ils reculent le lendemain à l’observation des événements, ce qui ne manqua pas. Les marchés, comme les commentateurs médiatiques, se sont laissé impressionner par deux déclarations, l’une émanant de l’état-major russe qui annonçait une « pause » dans la bataille et un redéploiement des forces vers le Donbass ; l’autre du Président Zélinsky ainsi que des négociateurs à Istanbul qui se félicitaient de progrès « substantiels » dans leurs conversations. C’est tout juste si l’on n’envisageait pas la fin des hostilités, en tout cas un proche cessez-le-feu et le début de la fin du drame que traverse avec héroïsme le peuple ukrainien.

On l’aura compris : autant le dirigeant ukrainien, dont le pays est dévasté et la population martyrisée, est soucieux d’arrêter la tragédie dès que possible et tant que l’envahisseur a peu de gages territoriaux, autant le dictateur russe, dont les prises de guerre sont insignifiantes au regard des ambitions affichées, a tout intérêt à gagner du temps pour reconstituer des forces et reprendre son offensive sur le territoire en partie conquis qu’est le Donbass et ses deux clefs que sont Kharkiv et Marioupol.

C’est pourquoi les négociations en Turquie vont se poursuivre, probablement sans résultats tangibles mais avec quelques points d’accroche qui justifieront qu’on ne rompe pas. Les points jugés positifs hier ne permettent nullement de croire à une solution négociée sur ces bases ; le Kremlin lui-même a jugé ce premier bilan « peu prometteur ». La neutralité de l’Ukraine et la garantie de sécurité qu’elle réclame des membres du Conseil de Sécurité de l’ONU augmentés de la Turquie, d’Israël, de la Pologne et de l’Allemagne ne suffirait pas en effet à satisfaire les buts de guerre de Poutine qui, il faut le rappeler, ne sont pas moins que le retour – après « purification » – de l’Ukraine dans l’Empire russe puis, par voie de conséquence, le cantonnement de l’Occident européo-otanien sur des positions dont le contour reste à débattre. Compte tenu de l’échec de la première phase de la bataille d’Ukraine et ce qu’il faut appeler par son nom « la défaite de l’armée russe », Poutine ne peut se prévaloir de cette situation pour exiger quoi que ce soit. Mais, comme il a gardé la main stratégique, il va revoir le plan initial et tenter, sinon de reprendre l’avantage, du moins de stopper ce qui pourrait tourner à la débâcle.

Quel serait ce plan concocté, en l’absence du ministre de la Défense et du Chef d’état-major, par le sous-chef « opérations » Routskoi qui – à la différence des deux individus précédents – est un militaire professionnel ? Revenir à la première ligne d’objectifs initiaux en y concentrant les efforts, c’est-à-dire conquérir le Donbass et refermer la mâchoire Kharkiv-Marioupol. Pour ce faire, rétablir sur ce théâtre d’opérations un rapport de forces favorable en y injectant des unités moins éprouvées ou nouvellement formées. Au nord, l’investissement de la capitale Kiev est en cours d’allègement, ce qui doit permettre d’en retirer au moins une armée (environ 20 000 hommes) qui, après un long détour par la Biélorussie et une phase de remise en condition, pourrait à nouveau intervenir dans la bataille pour Kharkiv. Au sud, la prise de Marioupol bute toujours sur la brigade Azov et serait menacée par un retour offensif des Ukrainiens venant de Mykolaiv et de l’ouest ; la troupe tchétchène de Kadyrov s’y est trouvée peu efficace et pourrait être supplantée par une brigade syrienne en cours de formation. Pour remettre un dispositif en état de se réengager dans la bataille, les délais nécessaires seraient de dix à quinze jours si tout se passe sans imprévus.

Ces délais seront-ils suffisants ou au contraire trop longs ? Une véritable course contre la montre semble engagée entre les deux adversaires. En effet, les forces ukrainiennes, dopées par leurs succès défensifs, se sont ici et là lancées dans de courtes contre-attaques. L’arrivée maintenant massive d’armements occidentaux et la relève possible dans certaines zones de l’armée régulière par la défense territoriale pourraient faciliter la reconstitution d’unités ukrainiennes capables de mener des contre-offensives sur les arrières ennemis et de déjouer la manœuvre russe. Si les forces ukrainiennes parviennent à renforcer les fronts du Donbass avant que les Russes aient réussi à réarticuler leurs unités, alors la bataille se figera en une guerre de position comme ce fut le cas dès 2014.

Nous saurons ce qu’il en est d’ici à la mi-avril, à moins que d’autres événements viennent annuler ces perspectives. En attendant, il va sans dire que l’armée russe va maintenir la pression sur toutes les villes des divers fronts en pratiquant, selon ses habitudes historiques, la destruction des villes : bombarder, détruire, terroriser, s’en prendre à la population partout où elle cherche à se réfugier. Elle l’a fait en Allemagne en 1945, elle a menacé de le faire à Berlin, Budapest et Prague pendant la guerre froide, et Poutine a repris cette tradition barbare à Grozny puis à Alep. Dans ces pays collectivistes où la vie humaine n’a aucune valeur, la pratique courante héritée des lointains Mongols de faire « table rase » de tout ce qui « dépasse » est élevée au rang des beaux-arts. Voilà ce que nous allons observer d’ici à deux semaines : courses des protagonistes aux fronts du Donbass pour favoriser ou bloquer, selon les camps ennemis, cette terrible empoignade ; bombardements incessants sur les infrastructures pour semer la désolation partout ; sauver les apparences de la négociation en lâchant périodiquement quelques éléments de langage…Au bout du compte, de deux choses l’une.

Ou le plan Poutine bis réussit et les Russes parviennent à s’emparer d’une ligne Kharkiv-Crimée via le Donbass et Marioupol et à enfermer dans sa tenaille le corps de bataille ukrainien, ce qui pourrait conduire à proposer l’éventualité d’un cessez-le-feu avantageux pour les envahisseurs. Cette hypothèse devrait conduire à une partition de l’Ukraine, la Russie réalisant une continuité territoriale du nord de la Crimée jusqu’à Kharkiv ; partition que les Ukrainiens n’accepteront jamais et contre laquelle ils continueront sans doute de se battre, quelles que soient les directives de leur gouvernement. Le relatif succès russe entraînerait ainsi une guerre longue que Moscou ne pourra gagner ni sur le terrain ni sur les autres fronts politique et économique. Et, dans cette guerre comme dans les sanctions qui l’accompagneront, il n’y aura que des perdants.

Ou ce plan échoue et le dictateur russe n’aura plus d’autre choix que de jouer son va-tout. Quel est-il ? Tout simplement « raser l’Ukraine » et lui interdire à tout jamais de « menacer la Russie ». L’utilisation d’armes chimiques me paraît peu probable, d’abord parce que la Russie ne devrait plus avoir de stocks de ces armes, si elle a respecté en son temps (1997) le traité d’interdiction des armes chimiques et si elle a effectivement détruit celles encore en sa possession, conformément à sa déclaration de 2017. En revanche, le déclenchement d’une frappe thermonucléaire sur Kiev, le berceau de la Russie, permettrait d’atteindre le but de guerre principal, à savoir anéantir le gouvernement ukrainien et la volonté d’indépendance qu’il représente. Le choc serait terrible en Ukraine et en Europe ; la sidération s’emparerait du monde entier, mais personne ne réagirait. Car toute réaction ne pourrait être que de même niveau et entraînerait une déflagration mondiale, dont Chine et Etats-Unis seraient parties prenantes. Si Poutine rase Kiev en quelques secondes, il fera un pari majeur mais, quoi qu’il lui arrive après coup, il restera dans l’histoire, à l’égal de l’Américain Truman, comme le Russe qui aura osé briser le tabou nucléaire. Poutine y perdra sans doute son sceptre, peut-être la vie, mais à cause de lui le monde sera entré dans une nouvelle ère dont nous ne savons rien d’autre qu’elle sera effrayante. Après pratiquement trente ans d’une « mondialisation heureuse » et d’une sorte de « fin de l’histoire », la génération qui parvient aux affaires du monde va se trouver confrontée à la réalité triviale qui est celle de l’humanité : « la difficulté d’être ».