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Journal de la guerre 13

Juin 2022 – Généalogie de la guerre

Toute opération de guerre, qu’elle soit « spéciale » ou autrement dénommée, n’est jamais que l’expression ultime et paroxystique d’un malentendu. Contrairement à l’aphorisme de Clausewitz répété ad nauseam sur la « continuation de la politique par d’autres moyens », la guerre, sous quelque forme qu’elle se présente, est une des facettes de la politique, certes la plus violente lorsque celle-ci se réduit à une seule option stratégique. La politique comme la guerre, toujours dans la veine clausewitzienne, est un caméléon et il serait naïf de s’étonner des sursauts chroniques qu’elle impose aux sociétés. Si la vie internationale était aussi soumise au droit et aussi apaisée par de multiples accords et traités qu’on veut bien le croire, nous n’en serions pas à nous effrayer du drame qui se joue dans l’Ukraine orientale et dont nous redoutons qu’il précipite le monde vers l’impensé. L’affaire ukrainienne est exemplaire d’un malentendu général et entretenu non seulement entre Russes et Ukrainiens mais aussi en-deçà entre Ukrainiens eux-mêmes et au-delà entre Européens et entre Occidentaux.

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Sinocle (mai-juin 2022)

Le piège du point culminant

Il y a dans la pensée de la guerre de Clausewitz deux concepts très utiles pour comprendre la dangerosité de notre monde. Le premier est celui du centre de gravité, le second celui du point culminant. Le centre de gravité est la source où chaque protagoniste puise sa force et son énergie. Cette source peut être matérielle ou immatérielle, technologique ou idéologique, démographique ou énergétique. En neutralisant le centre de gravité de son adversaire, on prend une option sérieuse sur la victoire. Le point culminant est ce point où une offensive victorieuse risque de compromettre tous les bénéfices de la victoire en faisant un pas de trop, pas fatal qui permet au défenseur de reprendre l’initiative et de déstabiliser à son tour l’agresseur.

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Journal de la guerre 12

J + 85 – 22 mai 2022

Notre époque médiatique est placée sous le règne des baudruches ! On se gonfle à l’hélium de la guerre après s’être repus de l’air vicié de la pandémie, dans l’attente angoissée d’autres souffleurs d’apocalypse. Mais on s’habitue à tout, à la litanie de la guerre, à ses crimes et à ses destructions qui sont la rengaine des chaînes d’info comme les tableaux macabres quotidiens l’étaient de cette fichue Covid19. La pandémie, qui nous avait tant inquiétés, fait office de bluette deux ans plus tard avec sa dizaine de millions de trépassés dans le monde pour un bon demi-milliard de cas avérés. Un clou chasse l’autre et depuis près de trois mois, la tentative d’invasion de l’Ukraine « avec son cortège » de barbaries, comme aurait dit Malraux, nous a juchés au paroxysme de l’inquiétude, voire de l’angoisse. Puis, avec la résistance exceptionnelle (et achevée) des héros de Marioupol, avec la détermination des défenseurs de Kiev, Kharkiv, Mikolaïev, etc., on se rassure : la guerre « intense » tant oubliée depuis le beau mois de mai 1945 a repris son cours sanglant et nous autres, Européens soudain réveillés d’une immémoriale torpeur, semblons décidés à défendre nos « valeurs » jusqu’au dernier Ukrainien !

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Journal de la guerre 11

J + 52 – 19 avril 2022

J’avais omis de publier ce journal à J+48, à la date du 15 avril que j’avais fixée pour la reprise de l’offensive russe. J’y indiquais d’abord que cette « pause opérationnelle » rallongée était probablement due à une insuffisante préparation des moyens tactiques et logistiques. Je persiste sur ce point car j’estime très périlleux pour une armée initialement engagée sur cinq fronts et étrillée sur la plupart, au prix de pertes humaines et matérielles de l’ordre de 30% de son potentiel, de réorganiser ses unités et de réarticuler ses forces. On a rarement vu dans l’histoire une armée inopérante et amoindrie se refaire par miracle une santé en quelques semaines. Je ne parle pas ici des répercussions sociales d’une telle hécatombe dans un pays démographiquement exsangue : un jour, la propagande se heurte au mur des réalités et le tissu fragile des illusions finit par se déchirer.

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Journal de la guerre 10

J + 42 – 9 avril 2022

J’utilise cette brève « pause opérationnelle » dans les combats en Ukraine pour faire un retour en arrière, un point politico-stratégique sur le destin de cette guerre où se joue, non seulement le « sort de l’Europe » comme je l’avais titré dans ACTUEL 62, mais plus certainement le sort de l’Occident et, au-delà, celui du monde que nous disons moderne. Sans oser être péremptoire, cela me semble assuré tant l’Ukraine n’est que le symbolique « schwerpunkt » – le point dur – d’une histoire planétaire qui manifestait de trop nombreux hoquets depuis une vingtaine d’années. L’arrivée au pouvoir en 1999 d’un certain Vladimir Poutine, ancien et modeste « barbouze » du KGB, donne le premier signal d’un dérèglement du monde annonciateur d’une histoire imprévisible. Le 11 septembre 2001 en est le deuxième marqueur qui désorienta les Américains de leur trajectoire et les entraîna sur la fausse piste moyen-orientale où ils se perdirent. Depuis, et surtout avec les démonstrations désastreuses de l’Irak en 2003 puis de l’Afghanistan pendant vingt ans, la situation s’est partout dégradée : les subprimes suivis de la crise financière de 2008 qui sema le doute sur la solidité du capitalisme américain, le terrorisme islamique qui répandit l’incertitude dans les démocraties. Tous les ingrédients d’une crise mondiale – affirmation des dictatures, fuite en avant financière, échecs militaires, ébranlements démocratiques – étaient ainsi rassemblés et n’attendaient qu’une occasion pour se déchaîner. L’élection de Volodymyr Zelensky à la tête de l’Ukraine, son souci de suivre les orientations européennes et démocratiques de Maïdan comme sa connivence avec les Etats-Unis furent les gouttes d’eau qui firent déborder la fureur russe. Le point d’incandescence a été atteint à l’automne 2021, puis le pacte sino-russe du 4 février lors de l’inauguration des Jeux d’hiver à Pékin a scellé le sort de l’Ukraine.

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Journal de la guerre 9

J + 32 – 30 mars 2022

Un vent d’optimisme a soufflé le 29 mars au pont d’enflammer les marchés financiers, prompts à donner crédit aux rumeurs qui sont toujours propices à la spéculation ; quitte à ce qu’ils reculent le lendemain à l’observation des événements, ce qui ne manqua pas. Les marchés, comme les commentateurs médiatiques, se sont laissé impressionner par deux déclarations, l’une émanant de l’état-major russe qui annonçait une « pause » dans la bataille et un redéploiement des forces vers le Donbass ; l’autre du Président Zélinsky ainsi que des négociateurs à Istanbul qui se félicitaient de progrès « substantiels » dans leurs conversations. C’est tout juste si l’on n’envisageait pas la fin des hostilités, en tout cas un proche cessez-le-feu et le début de la fin du drame que traverse avec héroïsme le peuple ukrainien.

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Journal de la guerre 7

J + 24 – 22 mars 2022

Après bientôt quatre longues semaines d’une « opération militaire spéciale » qui visait à libérer l’Ukraine des méchants « néo-nazis » qui l’oppressaient, aucun des buts politiques supposés de Vladimir Poutine ne semble atteint ni sur le terrain ni dans l’opinion publique mondiale. Du moins est-ce le constat objectif que serait en droit de faire un modeste observateur européen. Certes, d’après la propagande, les reportages sont mensongers, les vidéos truquées et les morts provoqués par les anti-russes aux abois ! Mais peut-on sérieusement masquer la réalité, peut-on encore longtemps dans les pays totalitaires (Russie bien sûr mais Chine et tant d’autres…) mentir aussi effrontément aux populations ? Je crois que l’histoire finit toujours par être connue dans ses tours et ses détours, dans ses grandeurs et ses perversions, parce que le propre des hommes est de se souvenir et de se raconter. S’ils veulent échapper à leurs tourments, ils savent que seuls le remords et la confession peuvent les en soulager. Malgré les bourrages de crâne d’où qu’ils viennent, nous saurons tout de la stupéfiante agression de l’Ukraine par son soi-disant frère slave. Ne pas supporter d’avoir un « frère cadet » qui s’émancipe et sorte du cadre familial pour vivre sa vie, tel semble être le ressort psychanalytique de cette désastreuse histoire.

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Journal de la guerre 6

J + 24 – 20 mars 2022

Comme prévu, la guerre s’embourbe ; elle n’aura donc pas de solution militaire à moyen terme et il faudra trouver la fenêtre par laquelle faire entrer un peu d’air diplomatique. En attendant que les positions s’assouplissent de part et d’autre, les bombardements continuent comme à l’exercice, avec cynisme, sans autre efficacité que de détruire et de tuer mais, chaque jour davantage, en renforçant l’hostilité sinon la haine des Ukrainiens martyrisés. Dans ce contexte tendu, les regards se tournent vers la Chine, auréolée par la Russie poutinienne d’une « amitié sans limite » selon le communiqué sino-russe du 4 février dernier. Le Président Xi Jinping détient probablement la clef du problème, mais dans des conditions et à des nuances qu’il faut explorer.

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Journal de la guerre 5

J + 18 – 14 mars 2022

« Le lièvre rusé a toujours trois issues à son gîte » dit le proverbe chinois, façon poétique d’évoquer les trois hypothèses de la théorie stratégique classique. Chacun ses mots, la méthode est identique. Si on se rapporte à la situation ukrainienne, Poutine a effectivement trois possibilités : 1/ celle de se rendre compte (tout seul ?) de son échec et de se résoudre à proposer de négocier ; 2/ celle de s’entêter dans sa stratégie de conquête, de faire appel à des renforts extérieurs et de continuer à bombarder ; 3/ celle enfin de s’énerver et de passer à autre chose, « quoi qu’il en coûte ». Je ne privilégie aucune de ces options mais je redoute la dernière qui ouvre la voie, via le chimique ou le nucléaire, à l’extension de la guerre sur le continent voire à sa généralisation. A ce stade, rien n’est impossible et rien ne doit donc être exclus. J’en reparle plus loin en abordant le mythe de la dissuasion nucléaire.

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Journal de la guerre 4

J + 14 – 10 mars 2022

Deux semaines de guerre et la routine s’installe avec son lot de commentaires médiatiques – plutôt du remplissage d’antenne -, avec des images normalement insoutenables de morts, de blessés, de réfugiés qui passent en boucle et auxquelles on finit par s’habituer, avec aussi – il faut bien vivre – les calculs d’épicier sur le prix « insupportable » de la baguette ou du litre d’essence… Je suis comme tout le monde sensible à ces images, mais j’essaye de sortir de ce cadre infernal et de guetter non des lueurs d’espoir – ce serait un gros mot – mais des signes avant-coureurs de ce que serait une pause dans les combats, au mieux un cessez-le-feu au moins local. C’est la troisième hypothèse suggérée dans le numéro précédent de ce journal, celui d’un changement à la tête de la Russie.

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