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Sécurité et citoyenneté

En 2003, le problème principal de la France n’est pas celui de son supposé déclin, même si la plupart des statistiques plongent dans le rouge et si les comparaisons avec nos concurrents mondiaux ou européens ne sont pas toutes en notre faveur. En réalité, ces dérives sont des conséquences d’une situation qu’il convient de considérer plus en amont et dont les origines sont liées à la crise de civilisation que traversent, tant bien que mal, les sociétés humaines ; et la société française, vieille, fourbue par l’histoire, archaïque à bien des égards, est prise de plein fouet par cette accélération de l’histoire aux couleurs d’une modernité soudaine et brutale dont elle est pourtant une des initiatrices.

La France, depuis les années 80, souffre d’un mal-être politique et social que la mondialisation américaine, la construction européenne, les cohabitations politiques et les querelles intestines ne font qu’aggraver. Les crispations identitaires qui se manifestent à tous propos et sur des sujets finalement secondaires (voile islamique…) démontrent notre incapacité actuelle à dépasser des clivages artificiels et à nous retrouver sur un essentiel qui n’apparaît plus évident.

Ce mal-être politique et social est en fait le révélateur d’une peur d’être ensemble, car cet « ensemble » est en pleine évolution et ne peut se réduire à la fierté de la victoire « bleu, black, beur » d’une équipe de foot. L’inconfort collectif que nous ressentons, et qui s’est radicalement traduit dans les urnes le 21 avril 2002, est la définition même de l’insécurité : elle est autant dans nos têtes que dans la rue. L’insécurité est d’abord un produit de société, avant même d’être un phénomène statistique.Tout ce qui paraît nous menacer, de l’extérieur comme de l’intérieur, est perçu avec une intensité d’autant plus forte que nous nous sentons isolés, vulnérables, fragilisés, incohérents.

En France, pays centralisé, doté depuis longtemps d’un Etat fort, voire tout-puissant, jouissant d’une réelle unité nationale, cette situation est inédite et déconcertante. Car c’est l’Etat et, avec lui, les pouvoirs publics, le système politique, l’administration, qui sont atteints de plein fouet par les symptômes de cette inadaptation à la modernité, alors qu’ils devraient en être les régulateurs et les garde-fous ; leur nature même comme le « contrat social » qui les lient historiquement aux citoyens les exposent en première ligne. L’Etat supporte l’essentiel de la crise et il paraît vain d’espérer que, par quelque miracle, il pourra non seulement se rénover mais aussi remplir sa fonction de gardien du temple.

La mondialisation de l’insécurité, sa diversification comme son expansion hors des cadres habituels, dépassent en effet largement les compétences physiques et politiques de l’Etat. Celui-ci, débordé, ne peut plus s’opposer à tous ces flux qui fragilisent et menacent ce qui devrait être la « collectivité nationale ». Les multiples visages que prend l’insécurité produite par le choc de la modernité – libérale, individualiste, permissive…-, l’affectent d’autant plus que son propre « fonds de commerce » est décrédibilisé et contesté. Il faut se rendre compte que notre Etat-nation contemporain se trouve dans une situation paradoxale. Le défi auquel il est confronté est proprement redoutable ; il doit non seulement se défaire de ses structures archaïques d’Etat-guerrier mais en même temps percevoir et valoriser, parmi les signes émergents de la modernité, les éléments qui seront les fondements des structures socio-politiques du futur. Dans cette situation d’incertitude qui dure depuis la fin des années 60, l’Etat est devenu plus maladroit et autoritaire à mesure qu’il se révélait moins efficace et plus fragile. Cette période de vulnérabilité qui aurait dû susciter ouverture et débat, provoquer un élan d’innovation, est au contraire propice au recroquevillement de l’Etat sur lui-même.

Dans ces conditions, – monde dangereux et pouvoirs publics en perte de vitesse -, on ne peut attendre de l’Etat qu’il apporte toutes les solutions aux défis de la sécurité. Ou alors, certaines de celles qu’il serait en mesure de proposer et de mettre en œuvre, par leur radicalisme, pourraient aller à l’encontre des objectifs recherchés : une politique « sécuritaire » serait un facteur d’accroissement de l’insécurité. Certes, dans certains domaines, il arrive que l’Etat parvienne à marquer des points contre l’insécurité. Mais, pour l’essentiel, ne nous berçons pas d’illusions : l’élargissement en même temps que le change-ment de nature des phénomènes d’insécurité obligent à reconsidérer la question et à ouvrir un débat public.

L’insécurité contemporaine ne peut plus être de la seule compétence des Etats. D’abord parce qu’elle relève de la nature des sociétés modernes : les sociétés démocratiques et libérales, individua-listes et permissives, sont vouées aux formes d’insécurité qu’elles sécrètent elles-mêmes. Ensuite parce que, dans ses manifestations extrêmes, c’est aux citoyens qu’elle s’attaque directement, à la façon du terrorisme dont la stratégie même est de déporter son action hors des normes étatiques. Pour ces deux raisons, et aussi à cause de l’incapacité des Etats à faire face, les citoyens n’ont d’autre choix – hormis le chaos – que de prendre leurs responsabilités et de s’impli-quer directement dans les affaires de sécurité.

Il leur faut d’abord faire preuve d’initiative et commencer par s’organiser. La « société civile » n’est encore qu’un concept flou ; elle doit s’organiser pour exister comme pouvoir, contre-pouvoir, force de proposition, représentation des citoyens…L’insécurité est avant tout un sentiment de peur qui vient de notre isolement et de l’impression qui en découle d’être impuissants face aux événements ; le regroupement par solidarités, par métiers, par quartiers, par associations diverses, est une première manière de recréer des espaces sociaux et une conscience d’appartenance. Il ne s’agit pas d’un enrôlement, mais de l’inscription de notre individualisme dans un cadre « rassurant ». Outre une fonction thérapeutique, l’organisation de la société civile a un objectif fondamental : relancer sur les questions de sécurité un débat escamoté ou confisqué par le « pouvoir ». L’enjeu en est simple : redéfinir le « pourquoi » de nos sociétés, ce qui nous fait vivre ensemble, nous lie encore malgré nos différences. Qui le dira jamais, sinon les citoyens ? Pourquoi attendre d’un hypothé-tique « grand homme », sauveur ou gourou, qu’il vienne nous dicter ce que nous devons faire ? Nous avons voulu cette liberté, nous revendiquons cet individualisme, alors assumons-en les consé-quences, les inconvénients comme les avantages.

Peut-être la reformulation de ce qu’est notre « bien commun » ne tient-elle qu’à un problème de sémantique ? D’autres mots suffiraient à recouvrir les mêmes notions, de patrie, de sacrifice, de devoir, de respect, de civisme, d’esprit de défense, que sais-je ? C’est peu probable ; les changements sont trop importants dans l’esprit des hommes, dans les structures politiques et sociales, en termes économiques également, et dans les relations internationales, pour que nous nous satisfassions d’un raccommo-dage. Le chantier est plus considérable qu’il n’y paraît, et c’est bien pourquoi il dépasse les compétences des pouvoirs publics. Les citoyens doivent s’y impliquer, non seulement par la participation au débat refondateur de la société, mais aussi par leur engagement personnel. Certes, le service militaire a été supprimé et le service national, dont la loi n’est pas abolie, est inexistant dans la réalité. On peut déjà commencer par respecter les règles de la vie commune et les codes de comportement à l’égard des autres ; on peut aussi faire preuve d’initiative, de créativité et de sens du « service » en inventant les conditions de la sécurité de demain. Le sujet n’est pas épuisé et tout est à faire ; mais les deux idées qu’il faut retenir, c’est d’abord qu’il ne faut plus attendre de l’Etat qu’il règle tous les problèmes et, en particulier, l’insécurité ; c’est ensuite que la liberté individuelle dont nous jouissons est un bien fragile et qu’il ne tient qu’à nous qu’elle demeure.

Tout cela peut paraître fort éloigné de la réflexion stratégique. Il n’en est rien. Si la stratégie est bien, et plus que jamais, la démarche dans laquelle s’inscrivent nécessairement les actions collectives, c’est à refonder ce « collectif » qu’il faut s’attacher en priorité.