Ce qui est le plus révélateur des dernières décennies, c’est l’affirmation, sinon le retour, des régimes impérialistes. Mis à part l’Europe, vaccinée contre ces dérives et institutionnellement éloignée de cette tentation, partout ailleurs, sur tous les continents, renaît cette idée vieille comme le monde d’établir le pouvoir par et sur la force et de l’imposer aux autres. On connaît le destin historique des empires : ils sont périssables. Peu ont survécu aux deux guerres mondiales et ce sont justement ceux-là qui empoisonnent notre monde et lui font prendre le risque d’une réédition des grands traumatismes guerriers du XXe siècle. Mais autant, à la veille de ces deux conflits mondiaux, les « puissances » avaient « toutes les cartes » en main, autant en 2026 il semble bien qu’il n’en soit rien. Parmi d’autres manifestations d’une violence désinhibée, les conflits en cours en Ukraine et en Iran le démontrent chaque jour, qui voient les puissances agressives en échec (ou en insuccès) et les pays agressés très affaiblis mais résistants.
Il y a plusieurs façons d’analyser ce phénomène nouveau qu’on peut résumer en une formule : l’impuissance de la puissance et qui est mis en lumière dans le récent ouvrage de Bertrand Badie (Par-delà la puissance et la guerre, Odile Jacob, 2026). La première qui vient à l’esprit est celle de l’empêchement de la force, soit la perte d’efficacité des armes traditionnelles et surtout de leur mode d’emploi, en fait de leur vulnérabilité face au « faible ». La deuxième consiste dans l’élargissement prodigieux du spectre des moyens de coercition et d’intrusion qui interdit, en réalité, une parade globale et à un Etat démocratique d’assurer sa « sécurité ». On comprend d’autant plus facilement cette deuxième raison – le contournement de la force – que les armées des « puissances » disposent de moyens colossaux de dissuasion ; et que ces derniers bloquent, par leur menace, la pratique de l’escalade dans un rapport de forces équilibré. Pour vider sa querelle, le supposé faible ne peut avoir recours qu’à des méthodes ou à des moyens qui échappent à l’emprise de la force et au discours dissuasif. Ces méthodes et moyens sont, d’une part, les diverses formes de « petite guerre » dont le terrorisme au premier rang, d’autre part, l’emploi d’outils duaux ou hors du spectre strictement militaire, comme le cyber, la désinformation, la propagande, les réseaux, l’énergie, les métaux et terres rares, etc. Et le nouveau moyen d’interdiction de l’espace aérien qu’est le drone, outil proprement révolutionnaire dans l’art de la guerre. C’est dire que la manifestation de la violence, depuis des siècles réglée par le droit (jus ad bellum, jus in bello), est sortie de son cadre et que les institutions prévues pour la contenir sont, désormais et en grande partie, incapables de jouer leur rôle, à savoir assurer la sécurité – la défense, la protection, la souveraineté – de l’Etat. La puissance est mise en échec aussi bien par l’influence dopée aux techniques de communication que par la nuisance qui œuvre à saper ses fondements. C’est, à tout le moins et en soi, une révolution stratégique.
Mais, comme toute rupture historique de cette nature, elle s’accompagne de raisons moins évidentes et, pourtant, aussi profondes. La puissance trouve ses appuis habituels dans l’outil militaire et les moyens économiques. L’outil militaire classique est partout en échec, même (et surtout) s’il est inclus et chapeauté par un système de dissuasion nucléaire, dont le « seuil » n’a pas été testé depuis plus de soixante ans (Cuba, 1962). De là à conclure à l’inutilité de l’armement nucléaire, ce serait franchir un pas trop rapide, mais cette éventualité ne doit pas être rejetée. Comme celle qui consiste à asseoir une bonne partie de la puissance économique sur la production d’hydrocarbures. Certes, ceux-ci déterminent encore la souveraineté énergétique et les capacités industrielles de la plupart des pays mais, à force de crises d’ordre géopolitique (gaz russe, pétrole iranien) et d’efforts de décarbonation, l’alternative vers un monde moins dépendant des énergies fossiles paraît inéluctable. Or, les deux principales puissances (Russie, Etats-Unis) engagées dans les conflits régionaux (Ukraine, Iran) détiennent leur supériorité actuelle à la fois de leur arsenal nucléaire et de leurs réserves pétrolières. Si leur impuissance militaire est aujourd’hui avérée, leurs autres arguments de puissance sont également en voie d’obsolescence. C’est à croire que, dans l’Histoire, les grandes puissances se battent sur leurs acquis, en général à leur apogée, imbues de leur force mais peut-être aussi conscientes du caractère éphémère de leur supériorité et la nécessité d’en « profiter ».
Le cas ukrainien
Une « opération spéciale » dans leur sphère d’influence que les Russes s’étaient promis de régler en quelques jours, tant ils supposaient vulnérable le régime de Volodymyr Zelensky, et qui s’éternise après plus de quatre ans d’une guerre impitoyable, ravageuse et proprement renversante : la faible Ukraine, peuplée aujourd’hui de moins de 40 millions d’habitants, résistant avec détermination et héroïsme à l’immense et puissante Russie, dotée d’un parc nucléaire hors du commun (plus de 5 000 têtes), d’une démographie trois fois plus importante et d’un système dictatorial permettant la concentration aussi bien des pouvoirs que des moyens et des forces. J’avais écrit ici en mars 2022 que l’aventure ukrainienne serait le « tombeau de Poutine ». Je crains maintenant que ce soit celui de la Russie, et il ne serait justement pas bon pour le monde de demain qu’un si grand et puissant pays sorte épuisé et, pire, humilié d’un trop long conflit.
Cet échec a deux causes principales, assez coutumières dans l’Histoire, mais qu’il convient de souligner à nouveau tant les responsables politiques comme les chefs militaires semblent méconnaître leurs classiques. La première est celle de l’aveuglement stratégique, dû aussi bien au défaut d’analyse qu’au complexe de supériorité. Or, tout stratégiste le sait, la méthodologie exige en la matière autant de lucidité que d’objectivité ; ces deux qualités ont manqué à un Poutine obsédé par sa propre vision de l’Histoire et par un narcissisme hors du commun. La seconde qui la complète concerne l’appareil militaire, conçu en d’autres temps, miné par la corruption et désorganisé par l’incompétence (voulue) du commandement. Ces deux phénomènes cumulés ont envoyé les armées russes dans le mur et elles y sont toujours encastrées sur un front étalé sur plus de mille kilomètres. Avec une stratégie offensive « à l’allemande », qui aurait supposé des chefs audacieux et autonomes, l’armée russe aurait pu s’emparer de Kiev et de Kharkiv, les deux objectifs septentrionaux et proches des frontières russe et bélarusse. Mais l’agression, mal soutenue par une logistique insuffisante, s’est dispersée sur au moins cinq axes, ce qui l’a diluée et rendue inefficace. Les Ukrainiens ont su intelligemment stabiliser le front et organiser une défense qui fait chaque jour la preuve de son étanchéité. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est peu probable que les Russes découvrent soudainement la « clé du champ de tir » et se donnent à un improbable Guderian. Il n’y aura donc pas de « solution » militaire à ce conflit d’autant que, malgré leur timidité, les Européens (Allemagne, Pologne, France mais aussi Royaume-Uni) ne peuvent permettre une défaite de leur protégé ukrainien. Mais, par ailleurs, on ne voit pas comment un Vladimir Poutine pourrait supporter un échec aussi flagrant de sa politique impériale.
Le cas iranien
Sous prétexte d’empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire, les Etats-Unis poussés par Israël ont déclenché en juin 2025 une opération de destruction des sites connus de production d’uranium enrichi, puis depuis la fin février 2026 une série de bombardements aériens pour décapiter le régime des mollahs et forcer les Gardiens de la Révolution, véritable moteur de la République islamiste et terroriste d’Iran, à capituler. A l’évidence début mai 2026, après deux mois de bombardement et le blocus à peu près hermétique du détroit d’Ormuz, les puissances conjuguées des Etats-Unis et d’Israël ne sont pas parvenues à leurs fins. Pour deux raisons majeures selon tous les observateurs : l’absence de stratégie clairement formulée, l’inadéquation des moyens employés aux buts supposés. Le régime islamique plie mais ne cède pas ; il profite d’une certaine profondeur stratégique, d’un demi-siècle de préparation à cette éventualité guerrière, d’un goût manifeste pour l’extrémisme et le martyr, et sans doute du soutien discret et efficace de deux partenaires majeurs, la Chine et la Russie. S’il n’y a pas, comme en Ukraine, d’affrontement terrestre, en revanche la façade maritime longue de 1300 kilomètres dans le golfe arabo-persique et en mer d’Oman se présente comme une barrière défensive qui fait de l’Iran une véritable forteresse. L’agresseur américain, pour atteindre le cœur du pays, ne peut s’y risquer sans de considérables moyens (2 à 300 000 hommes) et d’importantes pertes humaines. Ce à quoi le peuple américain est manifestement hostile comme d’ailleurs la communauté internationale qui juge sévèrement une violation aussi flagrante du droit international.
Dans ce cas comme dans l’affaire ukrainienne, même si les conditions géopolitiques et stratégiques sont très différentes, deux grandes puissances sont mises en échec par des adversaires dont les capacités sont infiniment moindres mais dont la volonté de résistance et les forces morales n’ont pas été prises en considération par leurs agresseurs dont les calculs ne reposent que sur le seul rapport des forces formelles et sur un mépris absolu de l’esprit national. Par ailleurs, et ce point est essentiel, les deux pays agressés ont trouvé des ressources imprévues dans ce qu’on peut appeler la « fronde de David », à savoir l’émergence dans la guerre dite conventionnelle de moyens d’empêchement de la force. Une première – et une révolution – depuis l’invention du canon qui était un démultiplicateur de force à distance ; le drone également commandé à distance, et libéré des contraintes humaines, est capable presque dans le même temps de surveiller et de transmettre des informations, d’attaquer et de détruire ce qui a été décelé, de défendre et d’intercepter toute intrusion. Si ce n’est pas l’arme absolue, on s’en rapproche et les nombreux perfectionnements qu’on peut en attendre à court terme en feront un outil de combat incontournable dans les prochaines décennies. Quelle que soit l’issue de ces conflits, les puissances agressives en sortiront sinon singulièrement affaiblies du moins déconsidérées et en perte d’influence dans le monde.
L’inutilité de la puissance
Les deux exemples de conflits actuels suffisent sans doute à réfléchir, non seulement à de nouveaux outils de défense mais aussi à une organisation défensive revisitée. Avant de dépenser des budgets faramineux pour la défense alors que les besoins financiers de nos Etats sont considérables pour investir dans l’intelligence artificielle, les énergies alternatives, l’adaptation au changement climatique, l’éducation nationale et la santé, entre autres priorités, il conviendrait de se poser deux questions : la première est celle de l’obsolescence à moyen terme des « grands programmes » que furent le char de bataille, l’avion de combat et le porte-avions ; la seconde consiste à analyser les modèles ukrainien et iranien pour tirer profit de leurs caractéristiques défensives et s’en inspirer.
Ce double échec de la puissance agressive est en réalité une bonne nouvelle et une forte incitation non seulement à revigorer le droit international mais aussi à envisager une redistribution des cartes mondiales. Et c’est une particulièrement bonne nouvelle pour l’Europe, modèle s’il en fût d’une construction politique fondée sur la « non-puissance » ; c’est même sa raison d’être. Nous avons donc une chance historique : la « non-puissance » européenne est le résultat de choix originaux, celui – politique – de la souveraineté des Etats membres, celui – économique – d’un marché commun et de la libre concurrence, celui – culturel – de la primauté du droit. Et ce n’est pas au moment où les puissances se trouvent inefficaces qu’il lui faudrait revenir dans cette course inutile au gros bâton. C’est bien à partir de ce cas d’espèce singulier, celui de la question ukrainienne, que l’Europe doit faire preuve d’imagination et de dynamisme. Elle a une aire géographique délimitée par les mers et océans sauf sur une ligne terrestre, celle qui lie la Baltique à la mer Noire ; c’est là qu’il lui faut négocier avec la Russie une « marche » ou zone tampon qui ne pourra par ailleurs être déterminée que par le choix populaire. Pour les pays appartenant déjà à l’Union européenne, ce choix a été fait ; il est inutile d’y revenir. Mais pour les quelques autres qui se trouvent dans cet espace frontalier, le referendum s’impose : pour l’Europe, pour la Russie, pour aucune des deux. Quand l’Europe aura trouvé les limites géographiques de sa sphère de responsabilité, il lui faudra assurer la sécurité de cet ensemble et, au sein de celle-ci, sa « défense ».
Il est probable que l’OTAN, création américaine, ne survivra ni au mandat de Donald Trump, ni aux issues des conflits en cours. Sa complexité, sa lourdeur, son absence d’efficacité prouvée, tout milite non pour sa mise en sommeil – ou en coma avancé – mais pour sa reconversion en un outil complet, agile et efficace, fondé sur la stricte protection des intérêts vitaux de ses membres. Pour éviter une période de vide stratégique, l’évolution peut se faire simultanément par une réduction progressive de l’emprise américaine sur le commandement, la logistique et le renseignement et par une montée en capacité de trois ensembles consacrés aux zones Nord-, Centre-, et Sud-Europe soutenus par une réserve stratégique située en Ouest-Europe. Cette réserve, et cela concerne en premier lieu les forces françaises, devra disposer de trois ensembles dédiés et, peut-être, prépositionnés si la nécessité s’en fait sentir. Concernant l’organisation et l’équipement de ces ensembles aéro- et spatio-terrestres, la mobilité et la souplesse d’emploi devraient en être les qualités principales.
Pour y parvenir, il faudrait bien sûr s’inspirer des modèles « résistants » mais, surtout, prendre le contre-pied des modèles « agressifs » aussi bien russe qu’américain qui, à des échelles et pour des raisons certes différentes, viennent de démontrer leur inaptitude à atteindre leurs objectifs dans une guerre moderne. Il n’est pas certain non plus que, dans ce but, il faille consentir à une débauche de milliards. Comme le pressentaient plusieurs analystes à la fin du XXe siècle, nous assistons aussi bien à une Métamorphose de la violence qu’à une Transformation de la Guerre. Sans être assuré qu’on en ait pris totalement conscience en haut lieu, il serait néanmoins urgent d’en prendre la mesure.
Eric de La Maisonneuve
