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Ethique de la liberté

Mathieu Lainé – in Dictionnaire amoureux de la liberté, Plon, 2016, p.297.

« Notre époque bouscule les organisations traditionnelles. La verticalité s’estompe au profit d’une multitude de connexions savamment orchestrées mais non hiérarchisées. La prime est accordée aux plates-formes, à l’innovation, à l’agilité. Les privilèges de classe, la toute-puissance des Etats, la prétention écrasante des grandes structures vivent leurs dernières heures. Le monde des NBIC (Nano et Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives) et des GNR (Génétique, Nanotechnologie et Robotique) fait exploser les déterminismes de classes et les dépendances institutionnalisées. Internet réalloue les pouvoirs. Le consommateur devient producteur et, grâce au crowdsourcing (l’utilisation intelligente des données), chacun peut contribuer à la redéfinition des stratégies économiques. Déhiérarchisation des décisions, atomisation des activités, multiplication à l’infini des points de rencontres et de diffusion du savoir et de la culture, le nouveau monde ringardise et triomphe des oligarchies capitalistiques comme des aristocraties administratives.

Face à cette extension du domaine de possibles, nos débats, où tout semble devoir procéder de l’Etat, font frémir. L’angoisse, entend-on, gouverne ce réflexe protecteur et justifie ces lignes Maginot que l’on dresse comme une cavalerie de Playmobil appelée à la rescousse pour protéger notre « modèle social ». S’il ne faut bien entendu pas supprimer l’Etat, mais le recentrer sur ses fonctions premières – assurer la sécurité, y compris réglementaire et fiscale -, il est urgent de prendre conscience d’une évidence : notre plus grande force, c’est nous ! Les hommes et femmes libres regorgent de talents, de créativité et d’énergie. Cependant, notre système institutionnel n’a été pensé ni pour favoriser ces aptitudes,ni pour inciter aux prises de risques vertueuses, aux aventures entrepreneuriales et inventives. Toute notre attention réformiste doit se concentrer sur la manière de redynamiser notre société, de se réconcilier avec la réussite, et de mobiliser – et donc de récompense de ses efforts – une société civile dont les stars, anonymes ou non, sont rationnellement submergées par la tentation de l’exil.

[…] Nos dirigeants doivent recouvrer l’humilité sage de ceux qui laissent les autres – nous, la société civile – trouver leur propre bonheur par eux-mêmes. Englués dans le contrôle social, nous déprimons car nous manquons d’oxygène et d’occasions d’être fiers de nous. Les valeurs morales ne peuvent venir que du libre choix : si je suis contraint à bien agir, je n’ai aucun mérite. C’est en nous refaisant confiance que, collectivement, nous retrouverons l’estime de nous. Et le sourire d’un peuple conquérant, digne, éthique et libre ».